39. Une retraite spirituelle 1/3

 
Dans son Introduction à la Vie dévote, François de Sales rapporte que :

"Le bienheureux Elzear, comte d'Arian en Provence, ayant esté longuement absent de sa devote et chaste Delfine, elle luy envoya un homme expres pour sçavoir de sa santé, et il luy fit response: `Je me porte fort bien, ma chere femme; que si vous me voules voir, cherches-moy en la playe du costé de nostre doux Jesus car c'est la ou j'habite et ou vous me treuveres; ailleurs, vous me chercheres pour neant.'"

 Pour moi, si la question m'était posée, je serais incapable d¹y répondre de façon aussi simple et précise. J'hésiterais à choisir, comme lieu de retraite, entre quelques mesures de Beethoven ou de Bach, une tragédie de Racine, un sonnet de Rimbaud, un tableau de Poussin, voire la nef centrale de la cathédrale Sainte-Réparate, qui est devenue l'église de ma paroisse et où il arrive de nouveau que j'assiste à la messe. Cela pour dire que j'approuve la réponse que d'Arian y a faite mais que je distingue mal, pour mon propre compte, entre des oeuvres d¹art et le christianisme lui-même.

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39. Une retraite spirituelle 2/3

 
Quelquefois, le dimanche matin, j'entends les cloches appelant à la messe et, plutôt que m'y rendre, je passe la Toccata & fugue en ré mineur de J. S. Bach interprétée par Marie-Pierre Alain; et je songe que cette musique ne saurait être comprise sans le rai de lumière qui darde par la grand porte ouverte, à l'issue de l'office; que, pour s'abreuver de sa joie, se nimber corps et âme d'une gloire si certaine, il faut avoir au moins une fois dans sa vie répondu à l'appel: non pas être entré dans une église par curiosité artistique, comme font les touristes, ni même pour satisfaire sa propre sensibilité religieuse, mais pour répondre à une exigence collective: parce que "le Seigneur Jésus nous convoque, l'Esprit-Saint nous rassemble et Dieu notre père nous a donnés pour disciples à son Fils."

Parmi les lieux possibles de `retraite spirituelle', j'envisage les concerts entendus aux petites heures de la nuit, comme ceux de la pluie ou du ressac (de la forêt aussi bien, ou du désert, mais que j'ignore). On se réveille à deux ou trois heures de la nuit et, sans quitter son lit, c'est comme si on se trouvait libéré des parois de la chambre: attiré, aspiré en plein ciel. 

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39. Une retraite spirituelle 3/3

 
"La playe du costé de nostre doux Jesus" qu'évoque le bienheureux Elzear est une image, ou un peu moins qu'une image, dans laquelle notre comte va non pas se retirer, car il ne recule pas pour la rejoindre, fût-ce dans le cabinet secret de sa propre mémoire, mais une faille plus haute qui l'aspire; et de la même manière ces bruits de la nature.

Non pas une image, car cela supposerait que l'image en question nous soit (déjà) connue et qu'elle présente des contours bien nets, ce qui n'est pas le cas. Ils dessinent pourtant comme une profondeur (et dans la musique, sans doute, rencontrons-nous des lieux semblables mais au creux desquels on tente en vain de s'établir, à cause des métamorphoses incessantes qui l'agitent et qui font qu'ils s'effacent trop vite, si bien que celui qui s'abîme dans la contemplation de ses oeuvres se trouve chahuté (un peu comme s'il était attaché au mat d'un navire livré à la tempête), au point qu'il se croira (ou se verra lui-même) transformé en monstre, privé d'une moitié du corps, regardant d'un seul oeil, et cet oeil quelquefois comme sorti de la tête, se balançant au-dessus des vagues ourlées de nacre, de leur explosion en fines particules sous la clarté lunaire). On y distingue des couleurs, des feux colorés et des traînées de sable, le plus sûr me paraît qu'il y a des couleurs, et le sentiment d'une perspective.

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