Old Saybrook, printemps 1986 (lettre)
Pointe-au-Père, le 15 mai 1986.
A New York j'ai eu des jours chauds, d'été parisien (avec cependant une étonnante plongée dans le frisquet en milieu de séjour), à se balader en liquette, pieds nus et les mains dans les poches des jeans, bien quoi. Le deuxième jour j'avais un presque coup de soleil sur le nez. La veille j'avais fait une longue promenade au bord de la mer, trop longue, poussé que j'étais par le désir de revoir la maison de Katharine Hepburn à Fenwick qui est une partie d'Old Saybrook.
New York aurait mal répondu à ton besoin de repos et de changement d'air, dans le Connecticut je pense que tu aurais été contente : c'est beau, vert, calme et très civilisé. Il y a des plages de sable ou de galets sur le Long Island Sound et derrière le front de mer des pelouses très vertes et des petits bois autour d'étangs. Là c'était le vrai printemps : de toutes petites feuilles sur certains arbres, sur d'autres des fleurs roses ou blanches, nuits fraîches et soleil chaud. Et des oiseaux aussi, des foultitudes un peu partout et leurs chahuts. Un peu partout également les souvenirs des premières colonies et de la guerre d'Indépendance - c'est à Old Saybrook (qui vient de fêter son tricentenaire) que l'université de Yale a d'abord été fondée. En se promenant là au-milieu, en y dormant la nuit, on voit et sent une Amérique qui ne se laisse même pas deviner à Manhattan, une Amérique où les enfants jouent au base-ball ou au hockey sur gazon, se fabriquent des cannes à pêche pour les étangs, apprennent l'informatique et l'histoire dans les albums Time-Life et à révérer George Washington, Benjamin Franklin et Abraham Lincoln, où tu croises des écureuils, des cardinals (tu sais cet oiseau d'un rouge violent avec une petite crête, pour moi jusque là mythique), des geais bleus, des merles à gorge rouge et des ratons-laveurs, quelque chose entre Charlie Brown et la Nuit du Chasseur.
Vendredi la tante Juliette m'a promené le long de la rivière Connecticut. On dit `river' mais c'est un fleuve même pas côtier, très large (c'est comme ça tout le long de la route, entre Portland et NY : on suit à quelque distance le bord de l'océan, ce sont surtout des bois (un peu déplumés encore) de chaque côté de l'autoroute (Interstate Highway # 95) et puis de temps en temps un énorme pont de métal, très beau, costaud, trapu et très plastique, peint d'un vert mat, qui enjambe un estuaire, alors on voit le bleu de l'océan à travers les structures du pont et des deux côtés de l'estuaire en bas une ville avec des quartiers résidentiels coquets à mi-chemin sur les hauteurs, des quais, des bateaux et des cheminées d'usine). C'est sur le Connecticut que j'ai trouvé cet opéra d'un Fitzcarraldo chanceux, dont je t'ai envoyé la photo en carte postale. Un peu en aval il y a la petite ville d'Essex. A cet endroit le fleuve est très large et ses rives ont un dessin irrégulier, formant des caps et des îles, qui lui donne presque l'air d'un lac. On construisait jadis à Essex des grands voiliers, c'était aussi un relais important pour les bateaux à aubes qui reliaient Hartford à New York : ils n'allaient pas en haute mer, ceux-là, le fleuve débouchant sur le Long Island Sound qui est la bande d'océan prise entre le continent et Long Island. Les bancs de sable du Sound demandent plutôt des fonds plats d'où les steamboats à roues à aubes (comme ceux du Mississipi mais en plus petits).
(L'autre dimanche nous avions loué une voiture à Manhattan pour aller passer l'après-midi à Garden City, sur Long Island, chez Scott Bloom, ami d'une amie de Frédéric et Nathalie, sur la plage d'abord, superbes cerfs-volants qui virelvoletaient très vite comme de petits avions : chandelles, loopings et rase-mottes, puis toute la soirée chez Scott Bloom. A force d'improviser, à la fin, nous avions préparé un souper assez gigantesque. Je m'étais chargé de préparer des spaghetti au thon et j'ai joué la comédie du désespoir parce que la deuxième platée, que Fred avait mis dans l'eau sans me prévenir, était trop cuite. Les parents de Scott s'étaient amenés pour le souper et le père, qui avait pris Fred en sympathie, passa une partie de la soirée à monter avec lui un projet de commercialisation de pieds de lampe géants à l'effigie de parsonnages de bandes dessinées. J'ai eu très envie d'aller ce jour-là jusqu'à Montauk, à cause de Max Frisch, mais Long Island est vraiment très longue. Montauk, avec son phare qui fait le bout de Long Island, l'autre bout étant Brooklyn, est presque en face d'Old Saybrook, donc de l'embouchure de la Connecticut, en fait quelques milles plus à l'est. Ce qui fait que la Connecticut débouche dans le Long Island Sound.)
Ce qu'il reste à Essex de ce passé, c'est un joli village aux maisons de bois qui semblent toutes repeintes de frais, en blanc pour la plupart, plus simples, moins "victoriennes" que les belles d'entre les québécoises, avec beaucoup d'arbres et de belles pelouses entre elles, des quais pour la plaisance et des hangars de chantiers navals peints en bleu pâle ou en gris, les uns qui servent pour la réparation des bateaux de plaisance, d'autres reconvertis en shipshandlers ou en luxueux seafood restaurants - si tu avais été là nous n'aurions pu nous empêcher d'essayer un restaurant comme celui dont je me souviens et il me semble que nous aurions en peu de temps dépensé beaucoup d'argent. Il reste aussi au bord de l'eau un petit musée, l'ancien relais du vapeur de la ligne Hartford-New York, avec à l'intérieur des planchers qui craquent et reluisent, des maquettes, des instruments de navigation et des outils de construction navale, des caisses de biscuits et de thé et des portraits à l'huile d'anciens capitaines : debout en costume sombre, sa femme assise dans un fauteuil à côté de lui, sa femme qui, dit l'étiquette sur le mur, l'accompagnait parfois (les voyages pouvaient durer 3 ou 4 ans), il a un air assez doux derrière la barbe sévère, semblable à celle que portait Gregory Peck as Achab (Nantucket aussi est dans la proche région : une île en dessous du Cap Cod). J'ai acheté deux petits bateaux en bois à coller et à peindre pour mon neveu et la carte postale pour toi. Cette maison qui servait de débarcadère est, comme il est logique, au bout d'une langue de terre qui s'avance un peu dans le fleuve, le port, lui, profite de l'abri que fait cette avancée.
La rue principale, la seule à être toute droite, remonte en pente très douce depuis l'extrémité de cette langue jusqu'à une petite place où convergent irrégulièrement 5 rues. Une colline boisée domine ce carrefour et la rue principale. Une église, ou plus exactement un temple (presbytérien ? réformé ? baptiste ?), en bois peint en blanc, avec des colonnes sur le porche et un petit clocher pointu, est, aux 3/4 cachée par les arbres, vers le sommet de la colline. La route par où on vient d'Old Saybrook serpente un peu au pied de la colline et de l'église (et pour ce que j'en ai vu c'est assez rare les routes qui serpentent sur ce continent). A un coin du carrefour, il y a un beau magasin où on vend surtout des canards en bois, canards et autres gibiers d'eau, des appeaux pour la chasse. Il y en a de toutes sortes, certains tous petits à mettre sur une étagère et non sur un étang, certains assez informes sont vendus très cher, 10 000 $ pour une sorte d'oie incolore, 8000 $ pour ce qui ressemblait à une bécasse, c'est que ceux-là datent des environs de 1800. Le vendeur s'est adressé à nous en français, nous donnant des explications un peu comme s'il nous faisait les honneurs de sa propriété. Un peu plus loin sur la rue transversale il y a une librairie qui est, paraît-il très connue dans la région, spécialisée dans la littérature maritime, livres anciens et neufs. Les librairies que j'ai visitées ressemblent aux vieilles librairies américaines de Paris : avec des étagères serrées, des escaliers et des fauteuils un peu partout. Sur la rue principale il y a des magasins de vêtements (chers), des banques (les succursales de banques semblent l'objet de prédilection des architectes américains pour leurs morceaux de bravoure - mais celles d'Essex n'ont rien de particulier dont je me souvienne) et l'église épiscopalienne (i-e anglicane) en grosses pierres rouges (les églises épiscopaliennes sont toujours en pierres sombres et d'un style médiévisant trapu et irrégulier, les temples, comme vu plus haut, sont en bois, classiques et simples, les églises catholiques naviguent quelque part entre les deux, avec une statue, la plupart du temps de la Vierge, très N.D. de Lourdes, sur le devant ou dans les environs immédiats pour lever toute équivoque).
Maintenant comme la petite tache de lumière au milieu du tableau pour l'animer : la fugitive rencontre d'un archétype, l'exemplaire presque parfait de la jeune femme WASP, ou plus exactement de la shiksa de Nouvelle-Angleterre.
A New York les communautés ethniques se mélangent peu. Il y a une sorte de précaution. Lorsqu'on se heurte dans la rue, si peu que ce soit, on échange un "Excuse me" ou "I am sorry". Les regards se croisent peu et les rapports immédiats des gens dans la rue sont assez peu "latins" (et par contraste Paris me paraît rétrospectivement beaucoup plus "latine" que je ne le croyais lorsque j'y habitais) : peu de cette arrogance, de cette agressivité ritualisée, peu aussi de frime, de désir de plaîre, le narcissisme, si narcissisme il y a, ne s'exerce pas dans la rue. Ainsi les jeunes femmes, aussi élégamment habillées, maquillées, coiffées soient-elles, portent couramment aux pieds des sneakers informes, ce qui les jours de pluie, lorsque le haut du corps s'enveloppe dans un imperméable, leur donne l'air de clochardes. C'est vrai aussi des hommes en costumes (et les costumes sont généralement bien coupés). Il est manifeste que les exigences de l'élégance ne s'exercent qu'à l'intérieur de ces tours où ils ont leurs bureaux. Je généralise un peu : toutes les communautés n'ont pas exactement les mêmes habitudes, les noirs, par exemple, gardent des attitudes, disons encore pour simplifier plus "latines" et je me souviens que les regards que je croisais, dans le métro ou dans la rue, étaient le plus souvent ceux de femmes noires. Mais cette précaution dans le contact entre les gens semble se retrouver entre les communautés, qui de ce fait restent très distinctes. Et d'entre ces comunautés, la plus étrange parce que celle qui suit les règles du jeu avec le plus de scrupule, d'autorité et d'aisance, c'est celle des blancs aisés, ceux qui emplissent alternativement les rues ou les tours selon les heures du jour. Je dis "blancs" pour simplifier : il y a quelques noirs parmi eux qui s'en distinguent peu, surtout des hommes, et quelques asiatiques, surtout des femmes. Ceux-là, parmi qui ceux qui combinent avec un tel mépris de l'élégance costume de ville et chaussures de course, marchent les yeux droits devant eux, ne croisent les tiens que par accident et sans y accorder rien de leur intérêt. Aussi si comme il arrive un noir toise les passants d'un regard agressif, provocateur ou sarcastique, ce ne sont pas ces regards qu'il risque d'attraper.
Or une part importante de cette communauté est faite de femmes, et très souvent ces femmes sont belles. Moi, elles me causaient des sentiments contradictoires : d'une part ce que leur beauté a, à la longue, d'un peu attendu, parfois d'un peu bâclé, aussi l'indifférence de leur attitude, ne donnent rien à quoi accrocher l'intérêt mais d'autre part cette inaccessibilité même en fait une sorte de trésor, quelque chose à propos de quoi on ne se sent pas particulièrement concerné mais qu'on aimerait connaître ne serait-ce que par curiosité, aussi bien pour le monde dont elles sont partie. A Essex j'ai eu droit à une fenêtre sur ce monde. Une fenêtre vite refermée, et qui ne donnait que sur une antichambre mais ça a suffi à mon imagination. La rencontre devant une banque d'une jeune femme, condisciple de Jackie (la fille de Juliette) voilà longtemps, et de sa mère. La jeune femme était belle. Et voilà, dès que tu n'es plus tout à fait un étranger, tu as droit à des sourires renversants, des "Happy to meet you." et "It was nice to see you." et un peu plus tard lorsqu'on se rencontre à nouveau par hasard, moi dans la voiture, un signe de la main et un nouveau sourire qu'on pourrait dire sincèrement joyeux. Une politesse qui par contraste m'intimide : je n'arrive pas à répondre "It was nice to see you too.", l'impression que dans ma bouche ce serait une proposition. Voilà, une politesse presque affectueuse mais sans faille.
Je crois que pendant ce voyage j'ai cherché sans cesse les traces d'une nouvelle civilisation, d'une civilisation pour laquelle nous serions, nous Européens, des barbares. Je me suis mis dans la peau d'un Grec post-alexandrin en voyage à Rome, qui jusqu'à présent a considéré les Romains comme des barbares à qui la conquête de la Grèce a apporté la culture, culture qui bien entendu reste grecque par nature, et qui se retrouve tout à coup face à quelque chose qui le dépasse et il se rend compte que bien sûr les Romains restent encore un peu rustauds, qu'il y a des choses qu'ils ne comprendront jamais aussi bien, aussi intimement que lui mais aussi, ce qu'il entrevoit tout à coup, qu'ils ont accès à une nouvelle conception du monde et des rapports entre les gens face à quoi la sienne lui devient provinciale. Et il se dit que sa culture, toute raffinée, toute avertie qu'elle soit, a de plus en plus de lacunes et qu'il se peut bien qu'elle ne tienne plus ensemble que parce que Rome en a fait une partie de la sienne. Evidemment aujourd'hui je ne sais pas si j'ai trouvé ces traces.
Libellés : Amérique, New York, Old Saybrook


