Jérusalem, juillet - décembre 2000
1.
Jérusalem, le 9 juillet 2000.
Dimanche soir, je viens d’achever mon premier week-end à Jérusalem.
Arrivée mardi 4 juillet à l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv: aucun interrogatoire à Roissy, un bref contrôle de passeport à la descente d’avion et Anne, la directrice du Centre culturel, ma directrice pour les mois à suivre, m’attend. Elle affiche timidement une pancarte sur laquelle je peux reconnaître mon nom. Belle femme d’une quarantaine d’année, chaleureuse et affublée d’un sourire qui ne la quitte jamais. Elle me fait étrangement penser à moi, d’ailleurs beaucoup s’interrogent et nous imaginent un lien de parenté. Peut-être à cause de nos yeux bleus ou de nos cheveux blonds, mais surtout parce que, pour dire vrai, nous nous ressemblons singulièrement.
Sur le trajet qui nous conduit jusqu’à Jérusalem, Anne me raconte la ville et un tas d’autres choses que j’écoute d’une oreille distraite, surtout préoccupée par l’idée que je vais vivre ici pendant cinq mois et que j’ai encore un peu de mal à y croire. Au volant de sa Peugeot 106, elle roule assez vite – à l’italienne – et parle beaucoup. Je ne suis pas encore très à mon aise, mais le rythme me convient.
Avant de rejoindre son appartement, rue Mapu, elle me fait faire un petit tour de la ville jusque sur le mont des Oliviers. A gauche le désert de Judée, à droite la vieille ville avec le dôme du Rocher. Ma première vision de Jérusalem, ce sera la coupole dorée qui surplombe ce que les Juifs appellent le Mont du Temple.
A la nuit tombée, nous arrivons chez elle. Son appartement se trouve au 7e étage et la vue y est superbe, on aperçoit le sud de la vieille ville et l’église de la Dormition où la tradition affirme que Marie s’est endormie. Sur la terrasse, le vent frais donne au climat un ton agréable, rien à voir avec les chaleur des jours suivants.
Je m’installe rapidement dans sa chambre d’amis et nous sortons pour dîner. La terrasse de la cinémathèque, un des rares endroits de Jérusalem ouest qui offre une vue sur les remparts de la vieille ville, est pleine à craquer, aucune table de libre. Anne propose alors de m’emmener dîner dans une des rues du centre de la ville moderne de Jérusalem ouest. L’espace est piétonnier et il me fait penser à ces rues lyonnaises où j’allais quelquefois pendant cette période pénible où je suivais les cours de l’Enssib. Mais ici je me sentais vraiment bien. Le climat des régions méditerranénnes enfin retrouvé, le sentiment irréel d’être à Jérusalem, le début de cette nouvelle aventure, la dimension à la fois étrangère et familière de cette expérience, la gentillesse et la simplicité d’Anne, le bonheur de ne plus être à Paris tout simplement, toutes ces émotions me remplissent de vie.
Dès le lendemain matin (mercredi 5 juillet) , arrivée au Centre culturel français Romain Gary, mon lieu de travail. Premier contact avec Roselyne, la responsable de la future médiathèque dont j’ai en charge la formation initiale au métier de bibliothécaire. Française, elle vit en Israël depuis quatre ans avec son mari, archéologue détaché auprès du gouvernement israélien, et ses quatre enfants. Initialement professeur d’allemand, reconvertie en enseignant de français pour étrangers, elle attend beaucoup de cette nouvelle expérience. Grande lectrice, elle ne connaît rien au métier de bibliothécaire et a grande hâte d’en apprendre les rudiments. Rapidement je me rends compte qu’on attendait avec impatience ma venue, tout est à faire.
Première tâche, installer une table de travail, déballer les ordinateurs et le fonds d’ouvrages récupérés de l’Alliance Française, fermée quelques mois auparavant. Vu l’état du matériel et la couche de crasse qui recouvre les livres, ce n’est pas une mince affaire : sur quatre machines, deux au moins sont à jeter. La base de données est inutilisable et sera probablement à reconstituer intégralement, ce qui représente au bas mot, plusieurs mois de travail pour deux personnes. Je ne sais pas encore comment nous allons organiser tout ça.
Seconde tâche: nettoyer les livres et en faire des piles approximativement classés dans le bon index Dewey et posées sur le sol poussiéreux de la galerie louée dans les locaux de la municipalité de Jérusalem. A vue d’œil, cela représente environ 2 à 3000 bouquins.
Anne est submergée par les tâches administratives, l’organisation générale et l’aménagement du Centre. Elle me laisse carte blanche pour la médiathèque et pour être sincère, j’ai la sensation de naviguer à vue. Pour le première fois, je n’ai pas de mentor, personne à qui demander conseil sur la manière de m’y prendre pour monter cette médiathèque, personne à qui faire endosser la responsabilité de mes choix. Nous n’avons même pas le téléphone, mais bizarrement je me sens assez sereine.
J’ai rapidement trouvé un appartement quelques jours après mon arrivée. C’est un grand studio aménagé dans une cave voutée, à l’intérieur d’une maison palestinienne. Merveilleusement situé dans le quartier juif de la ville moderne de Jérusalem ouest, à cinq minutes du CCF, tout près de la grande voie qui sépare la partie est de la partie ouest de la ville et à dix minutes des portes de Damas et de Jaffa, deux entrées dans la vieille ville.
Jérusalem, étrange sensation de ces deux villes en une: en une enjambée on passe des inscriptions en hébreu à celles en arabe, les visages et les tenues vestimentaires changent, d’un côté l’organisation moderne israélienne, de l’autre le bazar oriental. Je comprends rapidement les problèmes que poserait l’existence d’une frontière ici même si de fait, elle existe déjà. Les Israéliens ne vont jamais à l’est, parce qu’ils appréhendent de traverser la route mais surtout parce qu’ils n’ont rien à y faire. Les Arabes, quant à eux assez nombreux à l’ouest, sont là pour des raisons professionnelles, à la manière de travailleurs immigrés. Premier constat qui s’impose: les Israéliens ici ne semblent pas vouloir d’un état palestinien, cette terre est à eux, ils ont gagné la guerre. Les plus modérés d’entre eux sont sionistes au fond de leur cœur, et s’ils acceptent et appellent même de leur vœu la cohabitation avec les Arabes musulmans et chrétiens, ils souhaitent qu’elle se fasse au sein d’un état exclusivement israélien. Mais nous sommes à Jérusalem, la réalité est paraît-il toute différente à Tel Aviv. A suivre…
La propriétaire de mon appartement est une Juive marocaine, parfaitement francophone, probablement de nationalité française d’ailleurs. Assez dure en affaire – j’ai dû négocier le loyer qui me paraît exhorbitant – elle s’est avérée après coup assez bienveillante. Deux jours après mon arrivée à Jérusalem, j’étais confortablement installée et prise en charge par un charmant voisin, un rien dragueur, l’Israélien type. J’aimerais éviter autant que faire se peut un dérapage trop rapide, mais le jeune homme se montre très prévenant, un peu pressant et pour tout dire je suis déjà séduite – 24 heures auront suffit comme à l’accoutumée. Je prie le Seigneur qu’il me préserve de nouveaux déboires sentimentaux; je n’ai pas quitté Paris pour retomber dès mon arrivée dans les mêmes travers. J’aimerais tellement que mes relations avec les hommes changent enfin.
J’ai contacté le frère Ismaël qui est actuellement à Taybbeh, une ville située sur les territoires palestiniens au nord de Jérusalem. J’espère le voir prochainement. Je prie matin et soir, mais c’est un peu laborieux.
Jérusalem, mercredi 12 juillet.
Ici, comme ailleurs je revis la même histoire, banale et décourageante, vécues des dizaines de fois sans que jamais je ne puisse en tirer la leçon. Pourquoi être à Jérusalem et tomber dans les mêmes errements, cela finira-t-il un jour ?
"Dieu m’a donné un tempérament ardent" disait Isabelle Eberhardt. M’aurait-il réservé le même sort ? On souffre par où l’on pèche et me voici victime de ce qui fait mon pouvoir, la séduction. Je ne veux plus séduire mais comment empêcher les autres de me séduire? Comment ne pas succomber à la tentation si douce d’un autre qui semble vouloir vous aimer, lorsque soi-même on n’aspire qu’à ce seul amour?
Si les choses ne sont pas encore claires, voilà: j’ai cédé aux avances de mon voisin et je le regrette. Regret d’avoir une fois de plus livré si facilement mon intimité à un inconnu, troublée par des mots doux murmurés dans une langue étrangère, un "no borders, no secrets" qui résonnait comme une promesse d’amour éternel. L’appel du romantisme et le déchaînement des sens a une nouvelle fois fait des ravages dans ma petite âme. Mais la lumière est tellement faible et le prétexte si aisé. J’ai bien résisté soixante douze heures, un record, on peut le dire, mais pas vraiment de quoi être fière. Je savais pourtant pertinemment que je ne désirais pas cette issue. Et entre ses bras, à cet instant précis où il jouissait de moi sans vergogne, je me suis sentie comme un objet et, malgré ses vives protestations et une vexation de circonstance, je suis assurée de la justesse de mon sentiment. J’ai honte pour toutes ces grâces qui me sont accordées et auxquelles je ne sais répondre que par des larmes et un trouble émotionnel aussi incontrôlable et désordonné que je le suis.
Dans deux jours, je partirai à Taybbeh rejoindre le frère Ismaël et le groupe de jeunes qu’il accompagne. Je prierai avec eux et irai me recueillir à Nazareth, partager à nouveau la louange à Dieu. Je ne peux pas en vouloir à Shimon, je dois pouvoir aimer ceux qui mon font faillir aussi.
Le vendredi 14 juillet, fête nationale.
Malgré le trouble passionnel dans lequel me plonge l’aventure avec Shimon, je parviens à progresser dans mon intégration ici. Fête nationale à l’étranger oblige, garden party au consulat: rencontre avec les coopérants français et d’autres, rien d’exceptionnel à noter, excepté la médiocrité du buffet et le petit frisson d’émotion au son de la Marseillaise. Assez contente d’avoir fait connaissance avec quelques nouvelles têtes, les coopérants sont un peu jeunes mais tout à fait sympathiques. Ils travaillent dans les autres centres culturels français de la région, à Jérusalem est et à Ramallah, j’espère avoir l’occasion de leur rendre une petite visite, la sociabilité a du bon. Sans réellement me sentir seule, j’avoue qu’un peu de compagnie me distrairait un peu en ce moment délicat. Bref…
L’originalité du 14 juillet à Jérusalem tient à la double célébration de la fête nationale. L’une organisée pour les Israéliens au soir du 13 juillet, dans les jardins du consulat situés sur la partie ouest de la ville, et l’autre pour les Palestiniens dans le monastère franciscain de Saint Anne qui se trouve dans la vieille ville près de la porte des Lions et qui appartient à la France. Assez paradoxalement mais à ma grande joie, une messe consulaire est célébrée en ce matin commémoratif de la prise de la Bastille, c’est la première à laquelle j’assiste depuis mon arrivée à Jérusalem. Mon voisin sur les bancs de l’église, un coopérant, semble surpris de ma ferveur, celle-ci a fait l’objet de quelques plaisanteries au cours du cocktail qui a suivi la célébration. Etrange attitude que celle de railler les fidèles. La suite de la cérémonie doit avoir lieu en ce moment même mais je pars pour Tayybeh dans une heure alors j’ai préféré m’éclipser pour préparer ma première incursion en territoire occupé.
Après la réception d’hier soir au consulat, j’ai accompagné Anne à l’inauguration du festival de cinéma de Jérusalem. Ecran géant implanté dans la piscine du Sultan, un amphithéâtre en plein air au pied des murailles de la vieille ville. Remise de quelques trophées dont l’un à Kirk Douglas himself. Avant la projection de Tigre et Dragon, le dernier film de Ang Lee, nous écoutons les discours pompeux des nombreux invités et nous assistons au feu d’artifice, l’église de la dormition en arrière plan, vision féérique de Jérusalem (cf. article du Monde du 25 juillet).
Il fait trop chaud pour visiter la ville en pleine journée et je préfère, honte à moi, me reposer dans le frais de mon appartement plutôt que d’affronter la chaleur pour découvrir un peu Jérusalem. Mais le temps passe beaucoup plus vite qu’on ne le pense, alors j’ai tout de même tenté une petite sortie vers 17h à la recherche d’un cyber café. Horreur du vendredi après-midi, tout est fermé, pire qu’un dimanche à Paris, début du shabbat oblige. Tout de même trouvé ouvert, à deux pas de chez moi, un café type pub anglais, îlot de modernité à deux pas de Mea Shearim, le quartier ultra-orthodoxe qui jouxte celui dans lequel je réside – penser à y faire un tour un de ces quatre. Rapide consultation de ma messagerie électronique, je n’ai pas envie d’y passer trop de temps. Le café est sympathique, j’y retournerai un de ces soirsPetite pensée pour Patrick : apprentissage de cette vie de solitude où les amitiés sont à construire, les habitudes à prendre, les environs à découvrir, apprendre à devenir chez soi là où l’on est étranger, se posséder soi-même comme seule richesse et croire en Dieu comme seul recours.
Mardi 18 juillet.
Le travail avance au CCF, aujourd’hui Roselyne et moi avons laissé un temps notre inventaire pour accompagner Anne en quête d’un bureau. Mission accomplie. D’ici une semaine, le téléphone sera probablement installé, les ordinateurs livrés et nous pourrons commencer à travailler dans des conditions décentes. Pour l’instant, Roselyne et moi passons nos journées assises sur le sol crasseux du centre, à trier les livres hérités de l’Alliance Française, à recoter les ouvrages et à faire un rapide inventaire. Je réfléchis simultanément à la politique documentaire et à la charte que je dois rédiger comme trace de mon passage ici. Le travail qui nous attend est immense et j’essaie de ne pas trop y penser de risque d’être paralysée devant l’ampleur de la tâche. Je compte sur la providence pour tenir les délais, ouverture du centre prévue le 4 septembre.
Dans l’ensemble, pas vraiment le temps de m’ennuyer, j’apporte même du boulot le soir chez moi et j’ai l’impression d’apprendre mon métier. Et puis j’ai décidé de me mettre à l’hébreu, ras le bol de me sentir analphabète. Outre les quelques mots appris ça et là, je me lance dans l’étude de l’Hébreu en 40 leçons, un cadeau de Roselyne. Déjà intégré les trois premières leçons du bouquin, pour l’instant tout semble facile, la langue est construite comme l’arabe, la prononciation est largement plus aisée et je suis déjà en possession de quelques lettres de l’alphabet et de quelques mots usuels, par exemple mah zeh? signifie "qu’est-ce c’est?" et zeh ‘emet voudra dire "c’est la vérité". Ajoutons à ceci l’initiation à la théologie et mon programme d’étude est complet. J’ai heureusement eu, grâce à Dieu, la chance de passer un merveilleux week-end en compagnie du frère Ismaël, une de ces expériences humaines et spirituelles qui vous laissent un sentiment de richesse et de plénitude dont on espère qu’il durera éternellement.
Récit :
Départ de chez moi vendredi 14 aux environs de 19h, direction porte de Damas – Jérusalem est – pour prendre un sherout en direction de Ramallah. Je connais déjà le prix du trajet 3 shekels et demi, merci Fabrice pour l’information. A l’intérieur du mini bus – exactement le même mode de transport que ceux empruntés en Syrie un an plus tôt - entourée de Palestiniens, je pénètre pour la première fois sur les territoires occupés. Le paysage est très différent, les visages aussi, plus tristes. L’ensemble est beaucoup plus désordonné, les constructions en cours d’achèvement, la conduite automobile émancipée des règles du code de la route, agréable sensation malgré tout de se retrouver en monde arabe.
Arrivée à Ramallah vers 20 heures. Brève errance en quête d’un nouveau taxi collectif pour Tayybeh. Un policier palestinien m’indique une rue après la mosquée – mon arabe rudimentaire m’est bien utile pour rompre un peu l’hostilité ambiante et couper court aux how are you lancés ci et là sur un ton un peu moqueur. La nuit tombante, le chauffeur prend enfin la direction de Taybbeh. Pendant le trajet je discute dans un mélange d’arabe et d’anglais avec un Palestinien qui refuse que je paie la course. Assez brutalement il m’interroge sur mon opinion quant à la situation des territoires, je me garde de tout commentaire sentant une réelle tension – impression générale en Israël: l’affectif domine comme nulle part ailleurs les positions des uns et des autres. Il me demande si je suis chrétienne (Taybbeh est un village chrétien) et me répond qu’il est musulman, parce qu’ici les musulmans sont protégés. Pas de sensation d’insécurité malgré la nuit noire qui tombe sur la région et ma totale vulnérabilité sur cette terre inconnue. A la vue d’une église, je demande au chauffeur s’il s’agit bien de l’église latine. A sa réponse affirmative, je lui demande de s’arrêter et je pénètre dans l’enceinte.
Le frère Ismaël et le groupe qu’il accompagne ne sont pas encore rentrés de leur excursion. Je fais connaissance avec trois Français qui sont restés là, nous discutons, partons manger un falafel et rendre visite à une habitante du village. Quelques heures plus tard, retour à l’église. Le frère Ismaël vient de rentrer, il me tend ses deux mains, salutation des frères de la communauté de Saint Jean. Je me sens très heureuse de le retrouver sur cette terre précisément. Il m’accompagne dans la chambre qui m’est réservée dans l’hotellerie des sœurs, me souhaite bonne nuit. Le départ pour la Galilée est prévu pour le lendemain 7 heures. Je partage ma chambre avec Anne, une jeune femme étrange, un peu illuminée. Vivant à Jérusalem depuis 18 ans, elle est venue comme moi partager ce week-end avec le groupe. Elle nous servira de guide pendant le voyage, j’apprends à la connaître.
Le lendemain, le bus réservé n’arrivera finalement qu’à 9h30, typique de l’organisation orientale. Dans l’attente je vais rejoindre Ismaël dans l’église, il dit les Laudes en anglais. C’est le début d’un long week-end qui se déroulera dans la prière. Puis nous nous retrouvons tous les deux et il m’apprend son prochain départ pour le sud du Texas où le conseil de la Communauté a décidé de l’envoyer – ainsi le Seigneur a-t-il choisi le moment de me l’enlever peu de temps à peine après l’avoir placé sur mon chemin. J’en ressens une tristesse mais quelque part j’y vois un signe de Dieu et j’en suis soulagée. Sa présence est d’un réconfort comparable à nul autre, comme si lorsqu’il était là le Seigneur était tout près. Je lui parle peu de mes progrès sur le chemin de la foi, je commence à comprendre qu’avec lui les mots ne sont pas très utile et que nous communiquons bien mieux dans le silence, le regard et la prière.
Dix heures, nous prenons enfin la route de Nazareth. Visite à l’évêque Marcuzzo qui nous raconte l’histoire de l’Eglise en Israël et celle de Nazareth, à grands renforts de collations et de sermons politiques. Un bref recueillement dans la basilique de l’Annonciation devant la grotte où Marie reçut la visite de l’ange. L’endroit est assez sobre, préservé des marchands du Temple. On ressent que le lieu est essentiellement visité par des croyants, le respect est là. Ensuite visite aux sœurs de Nazareth dont le couvent abrite un site archéologique – non ouvert au public – pressenti pour être le lieu de l’enfance de Jésus, la maison de Marie et de Joseph. Grand sentiment de bien être dans ce lieu préservé par le temps, personne n’a envie de partir. Mais l’après-midi est déjà bien avancé et le programme ne pourra être respecté, nous laissons tomber la visite à Saint Jean d’Acre et prenons directement le chemin du lac de Tibériade où il est prévu de passer la nuit.
Naïvement je m’attendais à découvrir un petit lac, et j’aperçois une véritable mer entourée de montagnes. Magnifique. Nous nous baignons dans les vagues, la température de l’eau avoisine les 30 degrés et 2000 ans auparavant elle portait les pas du Christ. Incroyable sentiment qui me donne envie de hurler "Dieu existe, comment est-il possible d’en douter". Comme nous sortons de l’eau, le jour commence à tomber et je contemple le coucher du soleil derrière la montagne, adorant à genou tant de splendeur. Célébration de la messe à la nuit tombée au bord de l’eau, l’eucharastie prend ici une formidable dimension, la présence est si réelle. Partage du repas et nuit à la belle étoile, mon couchage à deux pas de celui de frère Ismaël.
Le lendemain, réveil matinal et plongeon direct dans le lac redevenu calme en ce début de journée. Levée du camp et départ pour une nouvelle journée de visite: Tabgha, le lieu de la multiplication des pains, tenu par des bénédictins allemands qui possèdent paraît-il une hotellerie pour les pèlerins (à retenir pour ma prochaine excursion ici). J’essaie d’expliquer en arabe à un jeune Palestinien de Taybbeh qui nous accompagne tout ce que nous voyons. Capharnaüm, la maison de Pierre et la synagogue où Jésus enseignait au début de sa vie publique. Le mont des béatitudes – avec lecture par le père Ismaël du magnifique sermon sur la montagne de l’évangile de Matthieu. Puis long trajet en bus sur le plateau du Golan: petite halte à Kuneitra la ville sous contrôle des Nations-Unies qui marque la frontière avec la Syrie. Au loin la Hauran, région druze où je me trouvais l’année passée. Si j’avais pu imaginer alors que moins d’un an plus tard je me retrouverais de ce côté-ci de la frontière… Passage dans un village druze, souvenirs mélancoliques d’un temps si loin déjà. Puis redescente vers Taybbeh à travers la Samarie, ces longues heures de trajet assise à côté d’Ismaël, je lui avoue qu’il me manquera. Est-il un peu triste lui aussi de me quitter?
De retour à Taybbeh, j’assiste avec lui à la fin d’une cérémonie de mariage célébrée selon le rite melkite dans l’autre église catholique du village. Il fait très chaud mais la liturgie est assez belle, chantée par de grosses voix d’hommes. 21 heures, après la messe célébrée par le père Ismaël, je rejoins Jérusalem avec Anne qui conduit sa coccinelle toute déglinguée, un peu anxieuse de conduire dans la nuit noire sur cette terre qui est si souvent le théâtre de violences. Passage du chek point, retour en Israël. Anne me dépose chez moi, je lui donne mon numéro de téléphone. Shimon est sur la terasse.
Le 23 juillet
Dimanche soir, fin du troisième week-end.
Un peu lassée du travail routinier qui nous a occupé, Roselyne et moi, toute la semaine, j’attendais avec impatience le repos hebdomadaire. Bénéficiant à la fois du shabbat et du dimanche chrétien, nous sommes en congés du vendredi 14 heures jusqu’au lundi matin, avantage dont tous les français ici ne bénéficient pas et qui est – avouons-le – très appréciable.
Avant d’aller une nouvelle fois retrouver le frère Ismaël pour une seconde excursion en Terre Sainte, je fais un petit saut au CCF de Salah ad-Din pour saluer Yohann et consulter ma messagerie électronique: un long message en réponse à Quynh. Vers 17h. 30, je pénètre dans la vieille ville par la porte de Damas, en direction de la porte de Sion située entre les quartiers juifs et arménien, à l’opposée du quartier musulman. C’est la première fois que j’avance aussi loin dans les ruelles de la cité biblique et je passe très rapidement devant le mur des lamentations; à l’entrée du tunnel qui y conduit, passage obligé par le contrôle de sécurité, détecteur de métaux et fouille minutieuse de chaque sac qui pénètre dans l’enceinte. En arrivant sur la grande place, je jette un bref coup d’œil sur le mur que surplombe l’esplanade des mosquées, je ne m’y attarde pas car il est précisément l’objet de la visite que je m’apprête à faire avec le frère Ismaël.
Porte de Sion, je retrouve comme par enchantement le père et son équipe. Au programme: petit topo sur la signification du shabbat puis retour vers le mur occidental du Temple de Jérusalem, injustement qualifié de " lamentations ". Ici, aucun Juif ne se lamente, excepté le jour de commémoration de la Shoah – mais alors tous les Juifs de la terre se lamentent, ils y prient et leur prière est si joyeuse qu’elle ne peut pas se confondre avec une lamentation. Les quelques ultra-orthodoxes qui se balancent d’avant en arrière récitant la Torah face contre le mur ne constituent pas la totalité de ce que l’on observe, loin de là. On ne comprend pas tout, mais ici aussi les rites divers se côtoient, des plus modernes aux plus traditionnels: "il suffit d’être 10 pour constituer un groupe de prières", une manière de rappeler le nombre de justes qu’Abraham négocie avec Yahvé pour sauver Sodome et Gomorrhe de la destruction.
D’après l’explication de Jean-Marie, notre guide dans cette soirée, le shabbat revêt une triple signification de mémoire: souvenir de la création (le septième jour), de la rédemption (tous sont astreint au repos du shabbat, y compris l’étranger et le serviteur qui n’est alors plus considéré comme tel) et de l’élection (le peuple d’Israël en se soumettant à la loi divine est attesté comme peuple de Dieu). A la différence des autres commandements, le respect du shabbat n’a pas de sens comme "loi naturelle", il est l’acceptation de la soumission à Dieu en dehors de toute compréhension humaine.
Vers 21 heures, retour chez moi. Tout est désert et silencieux. Les gens sont en famille, je me sens un peu seule.
Samedi matin, départ pour Bethléem à 7h45. Je prends un sherout porte de Damas. En Israël où tout est cher, les transports interurbains dans les territoires palestiniens sont vraiment ce qu’il y a de meilleur marché, 3 shekels pour le trajet Jérusalem - Bethléem. Arrivée sur place je me dirige à pied jusqu’au champ des bergers, la messe est célébrée par le père Ismaël à 9 heures dans la grotte où, selon la tradition, les anges ont annoncé aux bergers la naissance du Messie dans la patrie de David. Dans tous ces sanctuaires de Terre Sainte, gardés par les franciscains, la célébration du culte se fait un peu à la chaîne mais ici c’est encore largement supportable. Après un temps de repos le père franciscain nous fournit une voiture pour nous ramener jusqu’à la basilique de la nativité. Rien d’exceptionnel à noter. A voir, l’étoile qui indique avec précision, et toujours selon la tradition, le lieu de la naissance du Christ. Trop de monde, j’abandonne, je profiterai d’une autre occasion.
Retour sur Jérusalem en passant par le Mont des Oliviers. Les chauffeurs qui nous y conduisent prennent des chemins de traverses, ce sont des taxis jaunes, des taxis palestiniens et ils n’ont pas l’autorisation de pénétrer en Israël. Pour nous conduire jusqu’à la porte de Damas, ils traversent le désert de Judée et le trajet dure plus d’une heure alors qu’habituellement les taxis israéliens parcourent la distance qui sépare Béthléem de Jérusalem en 20 minutes. Sur la route, brève halte à la Maison d’Abraham, une hôtellerie qui accueille des pèlerins pour de modiques sommes, exceptionnel à Jérusalem. Immense, son parc s’étend sous les oliviers et domine la vieille ville de Jérusalem.
Esplanade des mosquées. L’entrée à l’intérieur de la mosquée d’al Aqsa et du dôme du rocher est payante pour les non musulmans. Je n’arrive pas à me faire à l’idée de payer l’entrée dans un lieu de prière. Pas envie d’y aller aujourd’hui, promenade sur l’esplanade. C’est immense et ombragé par endroit. Assez agréable malgré l’hostilité des musulmans.
Chemin de croix avec Ismaël et quatre autres filles. Rencontre de Shimon au niveau de la 8e station. Un peu troublée dans ma prière, je me laisse porter par la ferveur du père. Temps de prière seule avec lui sur l’esplanade du mur. Je lui explique que la souffrance m’éloigne de Dieu car lorsque mon cœur est emporté par les passions, ma prière est laborieuse et mon cœur fermé. Dès lors je ne comprends pas cette "apologie" de la souffrance du Christ. Pour moi toutes les souffrances sont autant d’épreuves sur le chemin de la foi. Comment lui dire aussi mon sentiment d’aliénation face aux hommes. Sur moi la colère de Dieu : "Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi" (Gn 3, 16). "Chacune de tes souffrances, offre les au Seigneur, cette offrande est plus belle que toutes les prières, ainsi tu livres tes faiblesses à Dieu afin qu’il t’en soulage" (Fr. Ismaël)
Dimanche matin, réveil 6 heures. Agréable sensation de traverser la ville de si bonne heure pour me rendre au Saint Sépulcre. Messe célébrée au Golgotha à 7 heures du matin: un peu cacophonique, le son de l’orgue des franciscains couvre l’homélie du père Ismaël, pas le meilleur endroit pour prier, je ne m’y attarde pas.
Fin de matinée: promenade sur les remparts de la ville, de la porte de Jaffa jusqu’à la porte des Lions. Impossible d’aller plus loin, le passage au-dessus de l’esplanade des mosquées est muré.
Sieste, ménage et leçon d’hébreu.
Visite éclair de Shimon qui rentre se coucher. Il doit se lever pour repartir travailler à 1 heure du matin, étrange rythme de vie, je ne comprends pas très bien quelles sont ses fonctions et si ce mode de vie est commun à tous les Israéliens ou s’il est une espèce de mercenaire? Je n’ai pas très bien compris quelles étaient ses activités mais il porte une arme à feu en permanence et a vraiment des allures de gros dur, quelque chose de fort et mystérieux qui m’entraîne loin de la simplicité du quotidien, cette simplicité que j’appelle de mes vœux et que je refuse en même temps, espérant sans cesse trouver le bonheur dans une exaltation romantique qui m’a déjà apporté tant de souffrances. Depuis ces quelques soirées partagées, il est devenu froid à mon égard et cela me trouble et m’attriste. L’obstacle de la langue et le peu de temps qu’il m’accorde m’empêchent de lui ouvrir mon cœur et de lui dire mon sentiment devant si peu de considération. Jeudi dernier il m’a convié à sortir avec ses amis, jeunesse israélienne comme toutes les jeunesses du monde, un peu plus dure peut-être. Puis il m’a gentiment déposé devant la porte de chez moi, alors que j’aurais voulu m’endormir contre lui. "Be strong" m’a-t-il seulement dit en guise de bonne nuit, intimant ainsi un ordre auquel je me suis fièrement soumise dans une acceptation volontaire de sa domination.
Dimanche 30 juillet
Semaine de travail aussi peu palpitante que la précédente mais les affaires avancent.
Quelques distractions cette semaine, week-end intéressant, toujours un peu perturbée à cause de Shimon, la colère laisse lentement la place à la blessure qui se referme péniblement, des soubresauts venant constamment retarder la guérison. Je voudrais lui dire qu’il m’a blessée mais il ne se présente même plus devant moi. L’impossibilité dans laquelle je suis de lui dire ma peine provoque une frustration qui relance chaque fois ma colère. Le temps s’éloigne où la rupture n’était qu’un jeu d’enfant, je suis usée par toutes ces épreuves que j’ai infligées à mon cœur. A présent, les chocs m’atteignent plus brutalement, ma sensibilité s’est accrue et je ne parviens plus à faire face aussi légèrement à toutes les blessures narcissiques qui sont autant de coups portés à ma fragile âme. Pourtant, il ne s’est guère passé grand chose entre Shimon et moi, quelques attouchements sexuels, deux ou trois fois. Par le passé mon corps a subi de bien plus violents assauts. Mais alors j’étais différente, tous ces actes avaient pour moi valeur d’expérience. Cette fois-ci, pour la première fois peut-être, je me suis sentie flouée, humiliée dans ma chair, comme une jeune fille à qui on aurait perfidement ôté sa virginité. Je m’en veux autant qu’à lui, lui pour sa violence moi pour ma faiblesse. Pourquoi l’épreuve est-elle si pénible? Aujourd’hui encore, alors que j’étais presque parvenue à un peu de sérénité face à cette histoire, je tombe sur Shimon rentrant chez lui avec une femme sans même m'adresser un signe. Mon cœur s’est mit à battre et ma colère s’est à nouveau emportée. Un nouvel effort sur moi a été nécessaire pour, qu’avec l’aide de Dieu, je retrouve mon calme. Si je relate à présent cet événement, c’est pour m’en souvenir et tenter de comprendre quel péché j’ai commis pour être ainsi mise à l’épreuve. Mais ce n’est pas dans mes actions passées que je dois chercher la réponse c’est bel et bien dans ce que je vis chaque jour de cette vie présente. Et qu’en est-il si ce n’est cette idolâtrie que je cultive pour les hommes? Ce n’est pas la souffrance que j’ai pu causer à d’autres par le passé qui me poursuit aujourd’hui mais bien le fait que je confère à l’homme, dans sa virilité, la toute puissance qui n’appartient à qu’à Dieu seul. Ainsi je pourrais confesser: "j’aime les hommes plus que Dieu, comme d’autres aiment le foot, l’argent ou le pouvoir". Mais engagée que je suis sur le chemin de la foi, cette attitude n’est plus viable….
Reprenons…
Depuis un mois je n’ai plus de sécurité sociale, la situation devrait être rétablie dès le 1er août. Etrange sensation de liberté de n’être pas "couverte", situation qui nous est inconnue, à nous français, si bien protégés dans nos droits sociaux. Reconnaissons ainsi la grandeur de la République.
Mercredi dernier, dîner dans un restaurant digne de ce nom avec Anne. Un agréable moment de détente en compagnie de cette femme qui ne peut dire une phrase sans se marrer. A se demander si son visage connaît d’autre expression que celle du rire. Le lendemain soir, nous avions encore besoin de nous détendre. Un film français sur les écrans du " théâtre de Jérusalem " et nous voici parties. L’avantage ici, c’est que la plupart des films sont diffusés en langue originale, ce qui permet d’avoir accès au cinéma. Liaison pornographique, le sujet du film n’avait rien pour calmer mon trouble existentiel, mais compte tenu de son peu d’intérêt philosophique et néanmoins de sa qualité cinématographique, la pilule est très bien passée. Le petit verre de rouge dégusté ensuite au Jan, un café aux allures de tente bédouine, a conclu une seconde soirée consécutive en tête à tête avec Anne. La discussion tournait autour du malaise ressenti avec les Israéliens que nous partageons elle et moi et n'avait pas de quoi relancer l’optimisme sur les relations que nous pourrions développer avec les habitants de ce pays, mais peu importe. Au moins étions-nous d’accord.
Vendredi après-midi, le week-end ne s’annonçait pas folichon, exceptée la messe à l’école biblique je n’avais pas prévu grand-chose pour meubler les deux jours de solitude que j’allais passer. Mais la vie est pleine de surprises, alors surtout ne jamais s’en faire! En sortant du boulot, Roselyne m’a convaincue d’assister avec elle à une pièce de théâtre: du Feydeau en hébreu, très drôle. Sans comprendre un traître mot et avec l’aide de Roselyne, j’ai finalement apprécié le spectacle qui était en fait tout à fait compréhensible. Comme quoi, le langage non verbal ça existe! En sortant, petit tour rue Salah ad-Din. Rien à faire, je me sens mieux de ce côté de la ville.
Retour chez moi, un vendredi soir qui se présente mal. Petite crise d’angoisse, je n’ai pas envie de rester dans ma cave. Après un temps d’hésitation, je me rhabille et file dans un bar près de chez moi, très certainement ouvert à shabbat. Je m’y installe et tout va mieux. Il suffisait de peu pour sortir de ma torpeur, simplement de sortir de chez moi. Installée seule à une table, je retrouve mes habitudes parisiennes: un verre de vin, un calepin où je note mes impressions, un bouquin (parce que je ne vais quand même pas passer deux heures à écrire) et mes clopes. Tout va bien, je quitte le café de bonne humeur, égayée par les vapeurs de l’alcool. Le moins qu’on puisse dire sur le vin israélien c’est qu’il n’est pas léger.
Samedi, grasse matinée… puis messe à Saint Etienne (église de l’école biblique). L’assemblée ne dépasse pas 10 participants, mais cela suffit pour communier. Petite ballade dans la vieille ville où il fait une chaleur à crever, avant de retourner à Salah ad-Din pour consulter mes messages et y répondre. Là, un repas se prépare en l’honneur de la visite de Hamid, le prédecesseur de Yohann à la direction du centre. On m’invite à partager le maqlubé, spécialité palestinienne. Même sur le plan culinaire, c’est plus agréable de ce coté-ci. Je quitte le lieu tard dans l’après-midi après que Yohann m’ait proposé de passer la journée de dimanche avec lui et d’autres dans un parc nautique sur les bords de la Mer Morte. J’accepte.
Dimanche matin, réveil 6h30, je tiens à aller à la messe avant de partir. Il est tôt, nous sommes encore moins nombreux que la veille. Rencontre avec sœur Bernadette qui vit dans le couvent syriaque situé juste en face de l’école biblique. Elle est là depuis 1963, "j’ai assisté à tous les évènements" me dit-elle avec un sourire attristé et un peu de fierté du haut de son mètre quarante. Elle m’invite à venir la visiter et m’explique qu’en ce moment tout le monde est parti en vacances, ce qui explique le peu de personnes présentes dans l’église. Ravie par cette amusante rencontre, je pars rejoindre les garçons (je me retrouve seule fille), direction la Mer Morte.
Un peu mal à l’aise avec mon maillot de bain bikini dans ce parc nautique où il n’y a encore aucune fille et des regards d’hommes portés sur moi sans la moindre discrétion. Je me sens tranquillisée par la présence de Yohann et l’attitude amicale des Palestiniens qui nous accompagnent et se comportent à mon égard avec un respect exemplaire.
Bain dans la mer morte, amusante sensation de se retrouver pour la première fois dans cette eau affreusement salée qui pique la peau et porte le corps. J’apprécie moyennement à vrai dire. Dans la mer, généralement je préfère plonger tête la première plutôt que d’être ridiculement déséquilibrée par le moindre mouvement brusque, avec le risque constant de recevoir des éclaboussures sur le visage. Le badigeonnage de boue, aux vertus paraît-il miraculeuses pour la peau, ne m’emballe pas non plus énormément. Mise à part cela, le site est magnifique, on aperçoit les montagnes de la Jordanie sur l’autre rive. J’ai toujours adoré regarder au-delà des frontières, l’idée d’un ailleurs tout proche.
Dimanche soir, retour à la maison. J’invite Yohann à boire un verre. Je songe sérieusement à déménager.
Mercredi 2 août
Les semaines passent à une allure… bientôt un mois que je suis arrivée ici. L’intégration se fait progressivement et je commence à me sentir chez moi tout en restant parfaitement étrangère à ce pays. Les gens ne sont pas particulièrement sympathiques au premier abord, rien à voir avec la chaleur méditerranéenne. Peut-être est-ce le lot de tous les pays modernes? Mais le fait de ne pouvoir briser la glace par quelques mots aimables et d’être limitée par la seule expression de mon visage pour tenter d’amadouer les gens ne facilitent pas le contact. Je progresse très lentement en hébreu et de toutes façons, je dois me rendre à l’évidence de mon peu de talent pour les langues étrangères, du moins pour leur pratique orale. Timidité et mauvaise oreille m’empêchent de communiquer aisément autrement qu’en français. La plupart du temps, je m’exprime en anglais avec les Israéliens et à chacune de mes phrases, je me demande comment les gens font pour comprendre ce que je leur raconte tellement mes constructions sont incorrectes et mon vocabulaire limité. Difficile d’avoir l’air intelligent dans ces conditions. Bref l’obstacle linguistique n’interdit pas totalement d’appréhender la vie ici. Je me suis mise à l’heure de la presse locale francophone, elle est édifiante. Je me demande si elle est représentative de l’opinion israélienne ou si les français de Jérusalem sont à ce point réactionnaires. Après l’échec des négociations de Camp David, il est impressionnant d’entendre à quel point le manque d’objectivité règne. En résumé, qu’il s’agisse des informations sur la radio Kol Israël ou des articles du Jérusalem post, le discours est le même: les palestiniens ne veulent pas la paix puisqu’ils ont refusé les propositions – excessivement généreuses – d’Ehud Barak. Ce même Ehud Barak qui est dorénavant considéré comme un quasi traître pour avoir si inconsciemment proposé de rendre aux Palestiniens la majeure partie de leurs territoires. Peut-être à mon tour ne suis-je pas très objective, mais il est très difficile de comprendre, par exemple, comment les Israéliens peuvent revendiquer la souveraineté sur la partie orientale de Jérusalem alors qu’il suffit de mettre un pied de l’autre côté de la route numéro un, pour s’apercevoir qu’on n’est plus en Israël. Quand bien même Jérusalem serait reconnue comme étant "la capitale une et indivisible" de l’état d’Israël, aucun Israélien ne viendrait vivre, ni même faire ses courses dans ces quartiers arabes, à moins d’en exproprier tous les habitants actuels et de transformer l’intégralité des commerces et des enseignes.
En fait les Israéliens considèrent qu’ils ont gagné la guerre contre les arabes et qu’en conséquence les territoires occupés leur appartiennent, alors même que la communauté internationale n’a jamais reconnu cette occupation. Dès lors, s’ils acceptent de les rendre, il s’agit d’une concession de leur part pour laquelle ils exigent une contrepartie parfaitement illusoire dans la mesure où les Palestiniens n’ayant plus rien, ils ne peuvent évidemment rien donner si ce n’est garantir la sécurité. Mais dès lors, les Israéliens ont constamment l’impression d’être les seuls à céder du terrain. Je ne comprends décidément pas quelle logique les anime si ce n’est une incroyable paranoïa et un profond mépris des Arabes, considérés comme quasiment sous-développés – ce qui compte tenu des conditions locales n’apparaît pas comme dénué d’un certain fondement.
J’aimerais ne pas avoir un regard si négatif sur les habitants de cette ville, mais il est difficile – du moins d’après le petit échantillon que représentent les Israéliens francophones de Jérusalem – d’avoir un regard plus complaisant, les gens sont d’une condescendance et affichent une attitude qui exprime clairement le sentiment de leur supériorité. Je me plais à croire que je n’ai pas encore rencontré la meilleure partie des Israéliens et que la jeunesse notamment sait se montrer plus ouverte, plus progressiste et aussi plus humble. J’espère que la suite de mon séjour ici modifiera cette première impression et que je quitterai cette terre avec le désir d’y revenir et d’y retrouver des gens qui auront su offrir de leur pays une image plus humaine. Je ne peux imaginer que d’un pays où le désir de justice et les valeurs démocratiques sont à un stade si avancé ne puisse émerger une plus grande humanité.
Lundi 7 août
- OK, I take advantage of you and I’m sorry.
- Really you are sorry?
- I am.
- I forgive, have a good night. lui ai-je finalement répondu dans une large sourire et avec un tendre baiser sur la joue.C’est ainsi que s’est achevée la conversation que je suis finalement parvenue à imposer à mon Don Juan de voisin. Je ne saurais jamais s’il le pensait vraiment ou s’il souhaitait seulement se débarrasser de moi, stupidement mais solidement plantée sur le pas de sa porte, bien décidée à ne pas le laisser s’en tirer à si bon compte. En définitive, je pense qu’il n’a jamais eu d’autre intention que de me séduire… tout le film des événements me pousse à la croire. Mais la joie que j’ai à pardonner est finalement si grande que peu importe. Une page est tournée, j’apprends la vie encore à mon âge, une vraie petite fille.
D’autres aventures de ce genre ne manqueront pas de se présenter à nouveau dans ce pays où l’approche des hommes notamment est si directe, mais à présent me voilà avertie. Surtout ne rechercher aucune revanche et faire seulement preuve, avec la grâce de Dieu, d’un peu de discernement.
A part ça, j’apprends chaque jour à comprendre un peu plus la psychologie des gens d’ici. La brutalité de leur attitude cache en fait une assez grande bienveillance. A savoir: si l’on désire quelque chose, un renseignement ou à manger, le demander; personne ne vous proposera son aide ou ses services spontanément. En revanche, demandez et il vous sera donné, leçon très biblique, et ne soyez plus étonnés de l’audace de vos interlocuteurs…
Malgré ce lent apprentissage et cette acceptation progressive de la rudesse environnante, je continue à me sentir plus à l’aise en terre palestinienne. J’ai décidé de laisser tomber – pour l’instant du moins – l’apprentissage autodidacte de l’hébreu et de me consacrer à améliorer mon anglais et mon arabe. Les inscriptions continueront à rester de l’hébreu pour moi mais pour communiquer tout ira mieux dès que je serais un peu décoincée avec la langue de Shakespeare.
Pour l’instant je pratique mon arabe les week-ends lors de mes excursions de l’autre côté des check-points. Vendredi dernier, Yohann m’a emmenée à Ramallah rejoindre Fabrice et d’autres pour assister à la soirée de clôture du festival de musique. Quel bonheur que de se retrouver en plein air, entourée d’une foule d’Arabes et de partager avec eux le même enthousiasme pour la musique locale. En ouverture, un groupe folklorique de Nazareth qui offre un spectacle de tabqe chaarbiyye (si j’ai bien compris les explications des gamins assis devant nous): en costume arabe des jeunes filles et garçons sautent sur un pas cadencé, déjà rencontré en Syrie, en passant des uns aux autres, un peu à la manière de la bourrée auvergnate. Personnellement j’apprécie déjà particulièrement mais le public présent et averti sait qu’il ne s’agit que d’un divertissement en attendant la grande star de Gaza, le chanteur Ra’ed. Dans l’intermède, un long discours de remerciements à toutes les personnes qui, par leur aide, ont permis la tenue du festival. Sont particulièrement applaudis les responsables de la police palestinienne, avec une ovation particulière pour le chef de la police de Gaza. Pour nous, habitués à voir les flics conspués, cela est surprenant et tout à fait sympathique. De nombreux policiers sont présents et s’évertuent à empêcher les gens de se lever – probablement pour éviter tout débordement qui ferait une nouvelle fois parler des Palestiniens comme d’une dangereuse horde incapable de se maîtriser. On voit à quel point la police palestinienne est responsable de l’ordre parmi les siens et s’attache à le faire le plus humainement possible et dans l’acceptation générale. Un policier, posté tout près de nous, revêtu d’un uniforme camouflage dans les tons de gris, celui de Gaza me semble-t-il (le peu de moyens dont disposent les forces de l’ordre palestiniennes les oblige, paraît-il à se vêtir d’uniformes disparates, hérités de ci et de là) me lance des regards d’une grande douceur et pleins de respect. Il doit être assez jeune, la peau mate et imberbe, les traits fins et d’une corpulence assez sèche, le canon de la beauté pour moi. Je rêve d’une rencontre amoureuse, mais je quitterai les lieux sans même échanger un mot avec lui, seulement quelques sourires pleins de promesses. Le romantisme!
En quittant le parc avant la fin du spectacle et beaucoup trop rapidement à mon goût, notre petite délégation francophone guidée par Fabrice se rend dans un café de Ramallah. Je suis ravie de voir ma vie nocturne s’animer un peu, mes soirées recluses commencent à me lasser. Retour à Jérusalem dans la voiture de Rodolphe qui roule un peu vite sans trop se préoccuper de la signalisation. Nous nous faisons arrêter par la police qui nous laisse repartir avec un simple et aimable rappel à l’ordre. Les coopérants se baladent tous avec des voitures immatriculées en corps consulaire et se sentent un peu comme la jeunesse dorée. Le syndrome de l’expatrié: vie facile et privilèges qui tiennent plus au statut d’étranger officiel qu’aux avantages matériels proprement dits. J’en jouis aussi, avouons-le. C’est bon enfant !
Pendant le reste du week-end je serpente les villes de Jérusalem ouest à la découverte du centre ville dont je ne connaissais finalement que les alentours de Kikar Safra, le siège de la municipalité. Dimanche, je remonte notamment la rue de Jaffa, très animée en ce premier jour de la semaine israélienne, jusqu’à Mahané Yehouda qui abrite le fameux marché dont j’entends parler depuis mon arrivée. C’est un peu loin de chez moi à pied, mais je viendrai y faire quelques courses un de ces jours. Je redescends la rue Aggripas pour rejoindre celle du King George et me diriger lentement vers la rue Mapu pour me rendre chez Anne. J’aime flâner dans les rues avec une destination précise, sans être obligée de me presser. J’ai l’impression d’aller au hasard tout en poursuivant un but. Je croise la fameuse rue Agron qui abritait l’ancienne Alliance Française et sur laquelle se situent le consulat américain et la nouvelle librairie française avec laquelle nous travaillons. J’arrive chez Anne, nous prenons un verre d’arak sur sa terrasse, caressées par la brise qui est venue redonner à Jérusalem une fraîcheur que les records de température atteints ses derniers jours (41° aux dires de Nicole) avaient rendue étouffante. Nous sortons dîner à German Colony, le quartier allemand également appelé Moshavat Haguermanim, dans lequel de nombreux juifs d’Europe centrale étaient venus s’installer dans les années 30, en construisant à côté des maisons arabes, de basses villas de pierres entourées de jardins et recouvertes de tuiles rouges. Depuis lors, Moshavat Haguermanim est devenu le quartier des laïcs, des intellectuels et des artistes. Les loyers sont parmi les plus élevés de Jérusalem.
Plus tôt dans la journée, j’étais allée me détendre au bord de la piscine du King David.
Mercredi, le 9 août
Le mobilier du Centre a enfin été livré, et depuis deux jours quatre ouvriers travaillent au montage, l’espace prend forme et demain nos locaux devraient ressembler à quelque chose. C’est assez gratifiant et je vais peut-être enfin commencer à tester mes talents de bibliothécaire.
Hier soir, j’ai assisté à un concert de chants grégoriens dans l’église Sainte-Anne, c’était assez joli et en sortant Anne me présente un assez bel homme, peut-être un peu fade et surtout marié, mais d’un genre qui est tout à fait le mien…. Faudrait que j’arrête de constamment regarder les hommes!
Ce soir, j’ai voulu aller au cyber café de la rue Rivlin, histoire de profiter de l’animation de la zone piétonne, mais en ville tout était curieusement fermé. En effet demain, c’est le jour commémoratif de la destruction du Temple, plus ou moins férié en Israël, et à Jérusalem j’ai déjà eu l’occasion de remarquer que les jours saints sont particulièrement respectés. J’ai donc sillonné les rues jusque près des remparts de la porte neuve… Quelques jeunes Israéliens se tenaient sur le bord de la route, portant des pancartes sur lesquelles je ne pouvais lire les inscriptions. A leur allure on pouvait les prendre pour des partisans de la paix… ce qu’ils étaient. Sur l’extérieur des remparts, on voyait également policiers et militaires en faction… Après quelques instants, je vis le début d’un long cortège s’approcher et à leur passage, les jeunes se mirent à entonner un slogan. Visiblement deux opinions s’opposaient de manière virulente mais sans réelle violence, sous le regard amusé de quelques Juifs ultra-orthodoxes de Mea Shearim. J’interroge quelqu’un qui commence à m’expliquer que le cortège se dirige "je ne sais où" à l’occasion de la commémoration de la destruction du Temple. Lorsque je désire en savoir plus sur les altercations qui se déroulent sous nos yeux, il me répond "It’s israelian politic, It’s like that in Israël , enjoy!". J’insiste et je lui demande ce qu’il y a d’inscrit sur les pancartes des jeunes stationnés sur le bord de la route, il me répond "One capital and two states", il m’explique alors que ceux-là souhaitent que Jérusalem soit divisée en deux alors que les autres le refusent catégoriquement. Je m’approche et j’entends quelqu’un discuter en anglais avec une Américaine qui ne comprenait pas qu’un Juif puisse vouloir la division de Jérusalem, il lui disait dans un parfait anglais et avec une humanité qui me touchait enfin: "Je suis Juif et je suis né ici et je pense que les Palestiniens vivent dans cette ville au même titre que nous et que le meilleur moyen pour éviter qu’il y ait de nouveaux morts, c’est de faire la paix. Tous les jeunes qui sont là sont Juifs également et vivent ici depuis toujours, ils pensent comme moi. De toutes façons, cette ville est déjà divisée en deux". J’aurais voulu lui dire merci à lui et à tous ces autres militants de la paix, ils étaient si peu nombreux …
Mercredi 23 août
Sarah et Patrick sont repartis hier. Ils ont partagé une singulière familiarité dont je me suis quelquefois sentie exclue, mais je pense qu’ils ont réellement profité de leur séjour ici et j’en suis ravie. Les accointances de Patrick avec le monde arabe les ont surtout conduits dans les territoires palestiniens et, en Israël, ils ont surtout vu la Cisjordanie. Il me semble que l’intéressant ici réside précisément dans l’imbrication des deux visages qu’offre la terre, mais Patrick voulait visiter la Palestine et Sarah se réjouissait vraiment de l’opportunité de voyager avec quelqu’un qui maîtrise si bien l’environnement arabe.
J’ai peu voyagé avec eux, le travail m’a réellement accaparée pendant les deux semaines qui viennent de s’écouler et j’ai le sentiment que ma mission pour le moment consiste à mettre en place la médiathèque du centre culturel français, eu égard les temps de repos et le tourisme. Le plus souvent j’ai l’impression que ce n’est pas seulement mon travail, c’est bel et bien ce que j’ai à faire. Malgré les contretemps constants que nous rencontrons, le travail avance chaque jour à un rythme que l’on peut juger satisfaisant. Une secrétaire vient d’être embauchée et devrait commencer dès lundi prochain, une femme d’apparence sympathique et, d’un point de vue professionnel, très rassurante. Une femme de plus dans notre petit univers. Dans 10 jours, le centre sera ouvert au public et je sais déjà que les collections de livres et de vidéo de la médiathèque ne seront pas accessibles avant au moins trois semaines… les gens consulteront les revues et notre quotidien sera un peu bouleversé. Le mien l’est déjà un peu depuis ma rencontre avec Arieh, mon premier "ami" israélien.
Il est venu un jour à "Romain Gary" pour tenter d’installer correctement le système d’exploitation de nos ordinateurs et il y est arrivé. Il avait quelque chose de doux dans le regard et une lumière d’intelligence dans les yeux. Il m’a plu et cela devait être réciproque, on s’est vu quelques fois. Il est Juif et sa foi ressemble à la mienne. J’évite de trop penser et j’essaie de simplement profiter de cette grâce que le Seigneur m’accorde en le plaçant sur mon chemin dans ce pays où je suis seule. C’est une étrange chose que je ressens, celle d’être à la fois parfaitement à ma place ici – comme si je ne devais être nulle part ailleurs – et de me sentir exclue, parce que je ne connais pas la langue, parce que je n’ai pas d’amis, parce que je ne suis pas juive. Paradoxalement, ma foi grandit alors que je ne fréquente aucun chrétien, aucun prêtre et que j’arrive difficilement à prier et à aller à l’Eglise toutes les semaines. Une chose me rapproche de Dieu pourtant, plus que toute autre: Il est mon recours, mon espérance et ma lumière dès que je perds pied et que la solitude me gagne jusqu’à me faire éclater en sanglots, dès que les alentours s’assombrissent et que tout devient incompréhensible et dur. Il ne m’abandonne pas et je L’aime au plus profond de mon cœur.
Ce soir je me sens fatiguée et je n’ai pas envie de reprendre le récit de mes aventures ici. Sans trop détailler et pour ne pas oublier: à noter la longue promenade en voiture le long des frontières israéliennes avec la Jordanie, puis la Syrie le long du Golan, puis le Liban à partir du Mont Hermon jusqu’à Rosh Haniqra. La soirée à Akko, avec dîner de poisson sur le port et promenade nocturne dans la vieille ville, magnifique et paisible. Une demi-journée à Jéricho, cela sera suffisant en ce qui me concerne… Je ne saurais dire si mon humeur était sombre ou si la chaleur m’incommodait, mais je n’ai pas su apprécier l’ambiance désoeuvrée de cette ville, la plus basse du monde du monde (350 m au-dessous du niveau de la mer) et la première conquise par Josué. Seul intérêt à mon sens, l’ascension en téléphérique jusque sur la montagne connue pour être le lieu d’une des tentations du Christ. Des moines grecs orthodoxes gardent le monastère construit au-dessus du rocher présumé être (Sainte Hélène l’a désigné comme tel) celui sur lequel Jésus résistait au démon qui lui soufflait de prouver son ascendance divine.
Quelques jours auparavant j’avais assisté, toujours en compagnie de Patrick et Sarah, à un concert dans le cadre du festival de musique arabe de Jérusalem: moment divin dans le tombeau des rois, devant un groupe marocain qui chantait des textes de poètes soufis. J’ai reconnu le "‘adinu bidîni l-hûbbi la’ana tawajja’at rakâ’ibuhu, lianna l-hûbu dîni wa ‘imâni", traduction "je crois en la religion de l’amour là où se dirigent ses caravanes, car l’amour est ma religion et ma foi". Depuis dix ans déjà, la calligraphie d’Hassan Massoudi représentant cet extrait du poème d’Ibn Arabi orne les murs de mes appartements. Il me semble que j’ai pleuré.
Dimanche 3 septembre
Demain ce sera l’ouverture officielle du CCF Romain Gary. Nous avons fait du beau travail et ce n’est pas fini.
Ce soir, mon humeur est cependant un peu sombre, je ne saurais dire pourquoi. Peut-être en ai-je un peu marre de n’être ici que pour travailler. Il est vrai que depuis un mois je n’ai guère découvert grand chose du pays, les quelques rencontres que j’ai faites m’ont causées plus de peines que de joie et la fréquentation des coopérants français, même si elle est d’un grand réconfort, ne peut m’apporter ce à quoi j’aspire au fond de moi-même.
Ma rencontre avec Arieh m’avait pourtant remplie d’espoir, j’ai eu l’impression l’espace de quelques jours que j’avais rencontré mon amour israélien. Mais je m’étais trompée et cela m’a profondément affligée, j’ai accusé le coup, beaucoup pleuré et puis cela m’est passée. En définitive, Arieh m’a proposé son amitié et je l’ai accepté, bien qu’à mon sens une amitié ne se décrète pas, elle se construit avec le temps et sur les choses que l’on partage. Mais vu ma solitude ici, je n’ai pas vraiment les moyens d’être difficile sur mes amitiés.
C’est une chose étrange de voir comment l’on construit une vie sociale dans un environnement étranger. Les gens se rencontrent au hasard et les camaraderies naissent sur ce que l’on partage et en premier lieu, le fait d’être français en Israël. Finalement, on se met à côtoyer des gens que l’on ne croiserait même pas dans son pays. On accepte de les apprécier et on apprend à les connaître. D’un certain côté on devient tolérant parce qu’on n’a pas vraiment le choix. L’intolérance, ici plus qu’ailleurs, conduit à l’isolement et à la détresse. C’est une formidable école de la vie que d’être ainsi contraints à devenir meilleur pour survivre.
En Israël ce phénomène d’apprentissage forcé de la tolérance est accru du fait de la complexité humaine, politique et religieuse propre au pays. Humaine parce que les gens sont à la fois détestables et attachants, politique parce que la démocratie israélienne génère des comportements spécifiques aux régimes dictatoriaux, religieuse enfin parce qu’un Etat qui se caractérise à la fois par son judaïsme et par sa modernité ne peut être que bourré de contradictions. Il faut vivre ici et accepter de reconnaître toutes ces oppositions, toutes ces contradictions, toutes ces différences, pour comprendre à quel point Jérusalem c’est comme nulle part ailleurs. Chaque rencontre ici devient fascinante, lorsqu’on la regarde à la lumière de cette complexité. A chaque fois, je n’ai qu’un seul désir, rester ici! Mon ignorance de l’hébreu devient même secondaire, ma compréhension se fait de plus en plus intuitive, comme si mon cœur était directement touché, comme si le langage redevenait l’accessoire qu’il est en réalité. Arieh me donnait une très belle interprétation de la Tour de Babel, elle n’était pas un châtiment de Dieu comme il semble être écrit dans la Genèse, mais bien plutôt le don de la différence, car c’est par elle seule que le cœur de l’homme s’ouvre. Et où trouve-t-on plus de différences qu’à Jérusalem? La paix pour Jérusalem n’aura jamais lieu à moins qu’elle ne se réalise dans le cœur de l’homme et que celui-ci s’ouvre à sa propre différence.
Mercredi 6 septembre,
Je crois que mon cas est réellement désespéré… Et oui, j’ai remis ça. Je veux dire rencontrer un homme. Et une nouvelle fois, ce ne fut pas vraiment glorieux. Mon troisième flirt israélien, mon troisième fiasco! Celui-ci était encore bien différent des deux autres.
Récit :
Il y a environ un mois, je suis entrée dans une boutique de fringues et j’ai essayé deux, trois pantalons sur le regard charmeur du vendeur. Nous avons engagé la conversation et au bout d’une dizaine de minutes, il me propose de sortir avec lui un soir. Assez beau garçon, sûr de lui comme le sont les Israéliens avec les filles au premier abord, il m’a surprise (j’étais encore perturbée par l’aventure avec Shimon) et j’ai dû virer au rouge. Au fond de moi j’avais envie d’accepter mais je trouvais l’approche un peu trop directe. Confusément j’ai refusé. Dans un large sourire, il m’a lancé: "OK, if you change your mind you know where I am". J’y ai un peu repensé par la suite et puis stop. Hier, je fais une pause entre midi et deux et je passe près de sa boutique, et fière des conseils de Roselyne, je décide de lui rendre une petite visite. J’hésite quelques minutes devant la vitrine et j’entre. Il téléphone, je fais mine de regarder quelques vêtements pendus. Il raccroche et me demande "Can I help you". Je réponds très sûre de moi et assez contente d’inverser un peu les rôles: "You remember me?" "Of course I remember you, you come to invite me for a coffee ?". Nous avons un peu discuté, puis échangé nos numéros de téléphone et je suis partie. Le gars était plutôt sympathique. Il me téléphone ce soir, comme prévu, et viens me chercher vers 22 heures. Il entre chez moi, très poli, plein de compliments. Puis nous sortons faire une ballade en voiture. On traverse la route numéro un et sans hésiter il s’arrête porte de Damas pour aller chercher des allumettes. Aucune réticence avec les Arabes, il m’avait avoué juste avant de quitter l’appartement qu’il aimait beaucoup les Palestiniens et qu’il souhaitait qu’ils aient un pays, "Je suis de gauche" me dit-il. J’ai repensé à ces jeunes gens qui manifestaient près de la porte neuve en revendiquant "Une capitale, deux Etats". J’étais contente de rencontrer enfin un israélien de gauche – il est né à Jérusalem. Après la brève halte porte de Damas, il m’a amenée sur le Mont des Oliviers, juste au-dessus du cimetière juif. La vue était superbe, c’était la première fois que je venais ici, et de nuit c’est magnifique: le dôme du rocher, encore lui, domine toute la ville. C’était assez romantique finalement et lorsqu’il m’a prise dans ses bras, j’ai eu un léger frisson mais en même temps je me suis dit "Et merde, déjà!"…. La suite n’a que peu d’intérêt, nous avons continué la ballade jusque près de l’Université hébraïque pour une halte au dessus du désert de Judée. Puis nous sommes rentrés chez moi. Il était très pressant et brutal dans son approche, et moi je ne savais plus comment agir. Il a dû sentir ma réticence malgré l’indécence totale dont je faisais preuve comme à l’accoutumée et il m’a demandé quel était le problème. Je ne pouvais pas me lancer dans une grande explication de mes interrogations métaphysiques sur mes relations avec les hommes, alors je n’ai trop rien dit. Mais il est reparti assez rapidement, nous n’avons pas couché ensemble, une première!
En fait, ce que je désire c’est une relation amoureuse avec un Israélien, un peu comme un amour de vacances pour le temps que j’ai à passer ici, une manière de me rendre les choses plus agréables. Mais cela n’a rien à voir avec l’amour, tel que je le conçois, puisqu’au fond de moi-même je cherche à utiliser l’autre. Mais grâce à Dieu cela m’est devenu impossible, je suis devenue tellement mal à l’aise avec les hommes, dès que s’installe un rapport intime, que ce doit être très désagréable pour l’autre en face de moi. Dès lors il fuit. Les hommes me fuient de plus en plus rapidement. Bientôt ils ne tenteront plus aucune approche. C’est très étrange ce qui m’arrive. D’un certain côté je m’en réjouis parce que je n’étais vraiment plus fière de toutes ces relations amoureuses bancales que je vivais constamment et qui étaient inlassablement vouées à l’échec. Mais d’un autre côté, cela est assez difficile de vivre la mutation. Je n’ai plus aucun repère, je ne sais plus me comporter avec les hommes. Je voudrais être froide, mais je ne le suis pas. Dès qu’un homme me plaît ma nature séductrice reprend sa pleine et entière place. Dès qu’il est séduit, elle repart aussitôt et je me retrouve dans un no man’s land comportemental. Il me faut trouver au plus vite une attitude conforme à mes aspirations. Je ne peux pas me permettre de regretter constamment tous mes écarts… et la chasteté m’est encore beaucoup trop étrangère.
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