Palestine, novembre 2000 - janvier 2001

Mardi 21 novembre 2000.

Il y a 8 mois que je suis en Palestine, dont deux mois de guerre. J'ai decide de vous faire parvenir quelques nouvelles du front...

Il y a 2 semaines j'ai dû quitter ma chère ville de Naplouse pour aller à Jérusalem, suite à une petite histoire de visa. Je logeais chez une de mes amis dans un petit village du nom d'Abou Dis, à environ 5 minutes en voiture du centre de Jérusalem (c'est-à-dire de la vieille ville). Je passais la journée à travailler à l'l'université hébraïque à Jérusalem et le soir je tentais de regagner Abou Dis. Je dis bien: je tentais..... En effet, Jérusalem est, comme chacun sait, la "capitale eternelle et réunifiée de l'Etat d'Israël" et Abou Dis se trouve en zone A , c'est-à-dire sous contrôle de l'autorité palestinienne. Ce qui pour moi signife en clair passer une frontière. Les taxis services ne fonctionnent généralement plus suite aux démonstrations violentes qui ont habituellement lieu dans la journée. Du coup je rentre à pied et je me retrouve aux endroits critiques: devant moi des Palestiniens avec des pierres et derrière moi des Israéliens avec des tanks.... pas très agréable comme ambiance. Mais je n'ai pas le choix et puis pour me rassurer je me dis que je ne suis pas la seule: tous les Palestiniens sont comme moi et aussi tous les coopérants étrangers qui vivent à Abou Dis (et il y en a beaucoup). Ça rassure toujours de savoir que l'on est pas seule dans les moments difficiles....

Mon amie est espagnole et bosse à l'université d'Abou Dis, l'université régulierement évacuée suite à des menaces quasi journalières de bombardements.... Abou Dis est un petit village palestinien paisible avec ses chèvres, ses ânes, ses oliviers... Du balcon de la maison on voit le désert de Judée et on devine la vallée du Jourdain... un endroit de rêve... mais les nuits y sont souvent agitées ces derniers temps; tout d'abord parce que ce merveilleux village se trouve tout près de Beit Jala et Beit Sahour, dont vous avez sans doute entendu parler.... le bruit des bombes qui tombent.... jamais je n'oublierai ça... jamais je n'oublierai ma peur à ce moment-là, ma peur de la mort, et jamais je n'oublierai la haine que génère cette peur... et en parlant de peur.... j'ai eu aussi très peur quand en pleine nuit j'ai entendu des coups de feu, des cris ou plutôt des hurlements.... 6 jeunes garcons se sont fait arrêter dans la maison d'à côté, tirés du lit par les soldats ... les hurlements c'étaient ceux de leurs mères ... Abou Dis est en zone A, c'est-à-dire sous autorité palestinienne: Israël n'a pas le droit d'y selon les accord d'Oslo. Cette nuit là ils y étaient pourtant...

Mes problèmes de visas réglés je decide de retourner chez moi à Naplouse. Je prends un service taxi jusqu'à Ramallah. Normalement la route se fait en 20 minutes, ce jour-là on a mis plus d'une heure.... pourquoi? parce que la route est bloquée par l'armée. Il nous faut donc emprunter des routes qui n'existent pas; nous passons, nous et tous les autres véhicules, 33 tonnes, cars scolaires y compris, dans des chemins de terre pas plus larges que la main et pas du tout aménagés pour ça: virages en epingle, etc., etc. Arriver à Ramallah relève du miracle..... mais grace à Dieu, nous y parvenons....

Je vais ensuite chercher un taxi collectif pour Naplouse. J'en trouve un qui me dit qu'aujourd'hui le trajet sera de 25 shekels au lieu des 9 habituels, à cause des dangers encourus.... Une fois notre taxi plein nous attendons que 2 autres voitures se remplissent elles aussi et nous partons en convoi, reliés par nos téléphones portables.... Dans la voiture les hommes discutent pour savoir quel chemin emprunter. Un mot revient sans cesse dans la conversation: moustaoutanin, ce qui signifie colon... Où sont ils? comment les éviter? voila les questions... Pour quitter Ramallah toutes les routes sont bloquées: il faut passer à travers champs, il n'y a même plus de chemin en terre comme entre Ramallah et Jérusalem... Nous ne croisons pratiquement aucune autre voiture sur le trajet. Si nous rencontrons des colons, nous sommes seuls... au loin des postes militaires, on fait un détour pour les éviter... personne ne parle dans la voiture... tout le monde scrute le sommet des collines la où sont installées les colonies... Dans le taxi il n'y a que des hommes, hormis moi et une femme d'une quarantaine d'années qui marmonne pendant tout le trajet: "la illah ha illa Allah", "il n'y a de dieu que Dieu".... et dans ce moment precis je suis entierement d'accord avec elle et je me surprend à marmonner moi aussi! Nous arrivons 2 heures plus tard (avant la guerre il fallait 40 minutes) livides mais vivants; les langues se délient dans le taxi dès que nous rentrons dans la ville de Naplouse. Chacun y va de son aventure personnelle, chacun se met à parler pour évacuer la peur.

Puis ma vie reprend son cours du temps de guerre. Je vais à la fac le matin mais je ne donne plus de cours: les étudiants, pourtant présents en nombre sur le campus, ne viennent plus en cours. Je les croise souvent et quand je leur demande la cause de leur absence: "à quoi ça sert de travailler puisqu'ils vont nous tuer bientot?". Ces gosses ont 20 ans à peine.... Leurs regards ont changé... ce merveilleux sourire que j'étais venue chercher en Palestine, ce sourire palestinien peu à peu disparaît derrière les larmes.

J'ai passé la journée à Balata, le plus grand camp de réfugiés de Cisjordanie: 27000 personnes sur 1,5 km2... bidonville... pas de systeme d'égout, presque pas d'eau, des maisons en parpaings avec des toits en tôle... ces gens sont là depuis 1948; ils sont pour la plupart originaires de Jaffa (comme le jus d'orange que vous buvez  tous les matins); ils ont tout perdu; ils sont parqués comme des bêtes. Mais ces gens qui n'ont rien sont mes amis. Et je trouve chez eux une richesse que je n'aurais jamais pu avoir ailleurs.

La famille de mes amis: les parents ont eu 7 filles et 7 garcons... et oui... Les filles sont mariées, les garcons presque tous aussi. Ici la coutume veut que les fils mariés continuent d'habiter chez leurs parents; il faut donc à chaque fois qu'un fils se marie aggrandir la maison... et bien sûr ici les constructions ne se font qu'en hauteur, l'espace au sol étant inexistant... Sur les 7 fils vivant chez leurs parents, il n'y en a plus qu'un qui continue à travailler, c'est Saed. Ses frères travaillent en Israël, ils ne peuvent donc absolument pas se rendre sur leur lieu de travail pour le moment... chomage technique... mais sans indemnités... Bref Saed est le seul recours de près de 20 personnes. Il est ingenieur trilingue et vient tout juste de trouver un travail après 2 ans de chomage...  Il bosse depuis juillet dernier à Ramallah... Ramallah qui n'est qu'a 50 km de Balata en temps normal... mais depuis 2 mois autant dire que c'est le bout du monde.... il ne rentre plus chez lui, il reste à Ramallah pour ne pas perdre son boulot... En juillet dernier il a aussi eu un petit bébé, son premier enfant... Il n'a pas vu son fils depuis le 25 septembre dernier... voila ce qu'est pour lui la guerre...

Et Ramadan commence la semaine prochaine... période de fête pour les musulmans, période de retrouvailles familiales.. Il n'en est bien sûr pas question cette année.

Mes étudiants à la fac ne sont pas de Naplouse même; ils sont des villages alentours. Ils ont plus ou moins trouvé à se loger dans la ville, qu'ils ne quittent plus depuis 2 mois. Moi j'ai beaucoup de chance; je ne suis certes pas autorisée à me deplacer dans les territoires (même avec mon passeport francais) mais au moins si les Israéliens me chopent ils ne me mettront pas en prison. Les soldats israéliens ont une liste "d'activistes" palestiniens qu'ils consultent à chaque fois qu'ils nous arrêtent.... pour Naplouse cette liste comporte 3000 noms, tous etudiants à An Najah, l'université. Il y a 8000 etudiants dans cette fac dont 5000 filles... tous les autres sont des "activistes". L'un de ces "activistes" est, ou plutôt était, de Beit Jala, près de Bethlehem. Il a voulu rentrer chez lui. Au barrage, il s'est pris une balle en pleine tête... un etudiant qui fréquentait la même fac que moi...

Hier Israël a bombardé Gaza suite à un attentat sur des colons; vous en avez tous entendu parler. Avant-hier, samedi soir, j'ai entendu des tirs près de la fac, dans un quartier habité. J'ai appris dimanche matin qu'un gosse est mort tué dans sa chambre. Il avait 10 ans et ne lancait pas de pierre. En avez-vous entendu parler? Pour moi toute vie est importante, quelle que soit la couleur de la peau ou la religion. Une vie est une vie. aucune vie ne vaut plus qu'une autre. 20 morts d'un côté, 200 de l'autre. Qui doit arrêter les violences?

C'est un appel au secours que je vous lance. Nous allons à la catastrophe. J'hésite entre Beyrouth et Baghdad, entre les bombardements et le blocus économique.
Plus d'essence à Naplouse, presque plus de gaz et l'hiver arrive; Gaza commence à manquer de farine. Les medicaments passent difficilement.

Pour que mes amis ne meurent pas, pour qu'ils aient une chance de s'en tirer....
en ces periodes de festivites, ramadan, noël et rosh hashanah (je ne connais pas les fêtes bouddhiques, desolée), si vous pouvez faire un geste, croyez moi il sera le très bien venu... j'organise une collecte de fonds; vous pouvez adresser vos cheques à mon adresse personnelle en Normandie où prendre contact avec mon amie Aloise, l'instigatrice de cette collecte. Je recupere l'argent ici en Palestine et par l'intermediaire de médecins (qui connaissent bien les besoins de chacun) je distribue cet argent. Si vos moyens financiers ne vous permettent pas ce genre de choses (ce que je comprends aisement) je vous demande simplement de prendre 5 minutes de votre temps pour réfléchir, par vous mêmes, à ce qui se passe ici.
Si vous avez des questions ou souhaitez en savoir plus, je suis à votre disposition!

Il est 22h sur Naplouse. Je suis dans un cafe internet. J'entends des fusils mitrailleurs comme tous les soirs. Je vais rentrer chez moi bercée par cette serenade...
 

Mercredi 29 novembre 2000.

Il y a 53 ans debutait la guerre... Aujourd'hui nous enterrons encore 3 victimes de cette même guerre...

Il fait froid sur la ville et dans mon coeur.

Fahmi vient de m'appeller. Mon cher Fahmi toujours en train de rire. Aujourd'hui Fahmi ne rit plus. Sa voix est triste. Il me dit, deçu, désabusé: "Ils avaient dit que ce serait plus facile sur les routes pour le Ramadan. Ce n'est pas vrai. C'est pire. Les villages sont coupés du reste du monde. L'armée en bloque l'entrée et la sortie." Fahmi connaît bien la route Qalqylia - Naplouse; il la fait tous les jours depuis des années pour se rendre à l'hôpital de l'UNRWA à Qalqylia dont il est le directeur.

C'est dans cet hôpital qu'ont été amenés les 5 martyrs de dimanche soir. Il m'en parle un peu. Il me dit, des sanglots contenus dans la voix, qu'il connaissait ces jeunes qui souvent venaient donner un coup de main aux infirmiers. Qu'il les connaissait depuis longtemps. Qu'ils ont lancé des pierres. Qu'ils n'ont jamais porté d'armes. Et que ce soir-là précisement, ce dernier soir de leur vie, ils n'en portaient pas. Il me dit aussi que bien sûr il a vu les corps: les balles ont été tirées à bout portant. Et il me dit autre chose encore. Dans son français un peu bancal, il me dit: "Tu sais, leurs vêtements ne portaient pas de traces de sang. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé. Je ne sais pas comment ils ont été tués. Mais je sais que leurs vêtements ne portaient pas de traces de sang. Et je sais aussi qu'ils ne sont pas morts sur le coup. S'ils étaient arrivés plus tôt à l'hôpital, peut-être aurions-nous pu les sauver ou du moins les empêcher de souffrir."

Il ajoute qu'un journaliste d'Al-Jazireh est venu le voir pour qu'il temoigne devant les cameras. Il a refusé, parce qu'il n'est pas medecin légiste, parce que des rapports existent, parce que des gens habilités, tels la Croix Rouge ou Amnesty International, dénoncent ces crimes. Alors, me dit-il, si les gens veulent VRAIMENT savoir, ils peuvent. A eux de savoir s'ils veulent, ou non, dénoncer ces crimes.

A la date d'aujourd'hui il y a plus de 300 morts et 10 000 blessés. Impossible de tous les nommer ici. Mais ces 5 jeunes, morts dimanche soir, je vais vous en parler un peu. Ils étaient 8 copains à passer la soirée ensemble, à discuter, fumer, rire. Ensemble. Comme tous les jeunes gens du monde. Ils sont tombés dans une embuscade. Trois ont pu s'enfuir et avertir les secours. Les ambulances sont parties aussitôt mais l'armée les a empechées de passer. Cinq jeunes hommes ont été tués de sang froid cette nuit-là. Et pour que leur mort ne soit pas une mort anonyme parmi tant d'autres, pour que leur mort ne soit pas juste un chiffre, un chiffre de plus, pour que derrière le mot "mort" vous voyiez des jeunes gens qui, comme vous, aimaient la vie, voici leurs noms:
 Fathi, 22 ans
 Mahmoud, 28 ans
 Ziyad, 17 ans
 Mahdi, 16 ans
 Mohammad, 20 ans
La prochaine fois que vous vous réunirez entre copains, pensez à eux, vous qui ne risquez pas de tomber dans une embuscade. "On ne choisit pas les trottoirs de Manille, de Paris ou d'Alger pour apprendre à marcher"

Fahmi ne me parle jamais des Israéliens. Jamais il n'a eu de paroles dures envers eux. Jamais. Ses seuls commentaires: "Tu vois ce qu'ils font." Oui, Fahmi, je vois. "Ils nous traitent comme des animaux". Oui, Fahmi, je vois ça aussi. Fahmi est né dans le camp de réfugiés de Balata. Après son bac, il est parti étudier la medecine en Roumanie. Il est aujourd'hui directeur de l'hopital de l'Onu à Qalqylia. Il y travaille tous les matins. Il y va tous les jours, en dépit des barrages, des risques encourus. Il habite une petite maison à côté du camp de Balata, à côté du tombeau de Joseph. Pendant la bataille autour de ce tombeau, les Israéliens ont lancé des roquettes. L'une d'elles est tombée dans la petite cour devant sa maison. Il a 4 enfants, dont l'aîné, Hassan, a 14 ans, l'âge des gosses que Fahmi voit mourir tous les jours. Hassan apprend le francais; il souhaite venir faire ses études en France, pays qu'il vénère... à cause du foot! Hassan est un très bon joueur. Son rêve: voir "Zizou" et assister à un match au Stade de France. Il connait les titulaires de l'équipe de France beaucoup mieux que moi... Lui aussi, un certain 12 juillet 1998, au fin fond de sa Palestine natale, a hurlé de joie...

L'après-midi, de retour de Qalqylia, Fahmi s'occupe d'un dispensaire à Balata. Modeste, peu de médicaments, pas de chauffage mais le sourire de Fahmi, son rire de bon vivant, pour sécher les larmes, apaiser les souffrances, les angoisses, les peurs. Avant le dispensaire, Fahmi prend le temps d'assister à des cours de français: son hôpital est jumelé avec celui de Calais, c'est pourquoi il veut apprendre le français. C'est d'ailleurs un très bon étudiant, même s'il oublie toujours les participes passés irréguliers! Pour mettre en place le jumelage, il est allé une semaine en France en août dernier. Il est revenu émerveillé. Il n'a passé que deux jours à Paris; depuis il m'en parle tout le temps. Il me parle des fromages, du vin (même s'il est musulman...), des parisiennes, du métro, des avenues si larges, si longues, des jardins, des ballades qu'il a fait seul au hasard des rues pendant des heures, de la Seine, de la Sorbonne, et puis bien sûr de la Tour Eiffel, si haute, si belle, si fine; la Tour Eiffel, symbole de Paris; lui, Fahmi, né à Balata, depouillé de tout ou presque, a vu, de ses yeux, la Tour Eiffel. Il l'a touchée. Il a touché Paris.

La prochaine fois que vous verrez la Tour Eiffel, pensez à mon ami Fahmi.
 

Lundi 25 décembre 2000.

Bonjour à Tous et joyeux Noël depuis Jérusalem!

J'ai passe la journée de Noël à marcher dans les rues de Jérusalem et à attendre le coup de canon annoncant la rupture du jeûne pour les musulmans. Mon repas de Noël se composait de houmos, falafel, poulet et plein de "douceurs" palestiniennes... Mon reveillon d'hier soir se composait... d'un shawarma! Au moins je n'ai pas la gueule de bois aujourd'hui et je n'ai pas l'impression d'avoir pris 10 kg dans la nuit!  Et mon reveillon je l'ai passé à me geler, les pieds dans l'eau, mais ça se passait à Bethlehem... Ok, j'avais 2000 ans de retard sur les rois mages mais n'est pas roi mage qui veut...

Bref, reveillon à Bethlehem.... ça semble sans doute sympa vu de France... et bien ça l'a été, en depit des problèmes. La fête à été reduite à son maximum; aucune decoration dans les rues, pas le moindre sapin, pas de Père Noël, pas de cadeaux... Bref ce qui comptait vraiment à Bethlehem hier, c'était la ferveur de la prière... Et ça tombait bien puisque c'est justement ce que je voulais!

Bien sûr il y a eu des problèmes... le patriarche (lui-même) est arrivé en retard à la procession, suite à des problèmes au.... check point, gagné!

Alors si le patriarche en a eu vous imaginez bien que moi aussi j'en ai eu! Le premier, c'était dans l'après-midi. J'étais dans un taxi palestinien, avec 2 journalistes et des Palestiniens. Nous avons pris soin d'éviter la route principale (celle qui prend 15 minutes) et pris des chemins détournés (ceux qui prennent 40 à 50 minutes..) et nous avons eu un barrage! Et, chose extraordinaire, les Palestiniens n'ont pas été contrôlés mais moi et les 2 journalistes oui! Ils ont pris mon passeport (les soldats bien sûr) et sont partis avec! Du coup nous avons dû attendre à cause de moi... no comment.

Mon deuxieme problème, toujours hier entre Jérusalem et Bethlehem, mais le soir cette fois, juste avant la messe... la route... le check point... 40 minutes à attendre... J'ai cru que j'arriverais en retard à la messe... ils nous ont encore demandé nos passeports, sont montés dans le taxi armés jusqu'aux dents pour nous contrôler... Voilà comment je suis arrivée à l'église de la Nativité... Mais le patriarche latin, qui célébrait la messe, nous a dit de prier pour la justice et la paix et pour que... alors je prie… beaucoup...

Ah oui, aussi, à la messe j'ai vu Arafat...

Et j'ai passe la messe de minuit aux côtés d'un de mes amis musulmans qui connait le credo (en latin s'il vous plait!) par coeur... no comment...

Dans mon précédent message je vous ecrivais que j'avais eu quelques problèmes au passage de la frontière entre l'Egypte et Israël... et bien,  suite à ces problèmes... je rentre en France!

id milad said (= joyeux noel) kul sana wa antum bikhair (= joyeuses fêtes)
 

Mercredi 17 janvier 2001.

Kul Sana wa antum bikhair = bonne année!

Et me voici de retour à Naplouse! Et oui! Et une fois n'est pas coutume, je suis arrivée sans problème, sans fouilles, sans questions!

Les Israéliens se rendraient-ils enfin compte que je n'ai rien d'une terroriste?

Bref voyage parfait, on a eu un temps très clair et le soleil qui se couche dans la Méditerranée au moment où nous nous sommes posés à Tel Aviv.

Et ... ils m'ont donné 3 mois de visas! Allah Akbar!

Lundi soir, je suis arrivée à Jérusalem vers 18h., il faisait nuit et, comme les routes ne sont pas sûres ces derniers temps, je suis restée à l'hôtel pour une nuit. J'avais quitté une Jérusalem sous pression et je la retrouve... presque détendue... des vendeurs de falafels partout à la porte de Damas (= entrée arabe de la vieille ville), des odeurs de viande grillée, des cageots vides qui traînent par terre, des gosses qui jouent... à la trottinette (!), un vendeur qui hèle les passants aux cris de "sahlab, sahlab" (sorte de lait très chaud aromatisé à la fleur d'oranger et recouvert de pistaches pillées); la nuit est tombée, les lumières orangées de la vieille ville lui donne un aspect féerique, intemporel... magique...

Bref, une ville arabe dans toute sa splendeur...

Et la guerre? Et bien l'espace de cette soirée, figurez vous que je l'ai presque oubliée, la guerre... Je n'ai croisé que 2 soldats ce soir-là en me baladant dans les rues de la ville... un record!

Le lendemain je discute avec un Français qui vit à Abou Dis (village arabe à 5 minutes de Jérusalem); il me dit que les bouclages semblent se desserrer... tout irait donc mieux?

Parce que je suis optimiste de nature, (vous en doutiez?) je me mets à croire à un Mieux éventuel...

Mardi matin je prends un taxi pour Ramallah. Il y a 3 chekpoints sur la route; d'habitude nous les contournons tous les 3, mais cette fois nous fonçons droit sur le premier, à ma grande surprise! Ça s'arrange donc? Les soldats israéliens contrôlent les papiers des hommes présents dans le taxi, posent 2 ou 3 questions... et nous laissent partir! Je vais de surprise en surprise!

Pour les 2 autres barrages, nous les contournons par ces petits chemins de terre que je vous ai déjà decrits. Dans le taxi l'ambiance est au beau fixe; 2 couples de jeunes maries derrière moi qui discutent émigration... Un jeune homme souhaite partir quelques mois aux USA pour finir ses études... mais rien n'est simple quand on vient d'un pays comme la Palestine: pour obtenir un visa, il faut montrer qu'on a un compte en banque bien fourni, un travail dans son pays d'origine ou mieux une femme et des enfants (histoire de s'assurer que le demandeur retournera bien chez lui... Ne jettez pas la pierre aux USA, notre chère mère patrie, notre France bien aimee, demande les mêmes documents...). La discussion s'anime; un type assis devant moi se retourne et y ajoute son grain de sel: il connait des gens en Californie, si le type assis derrière moi le veut, le type assis devant moi peut l'aider... Reponse entousiaste bien sûr du type assis derrière; le chauffeur du taxi s'en mêle, apporte sa contribution en fournissant papier et stylo pour échanger adresses et numéros de telephone... Bref tout le monde participe, même moi! (enfin, moi je n'ai fait que donner l'heure... mais en arabe s'il vous plait!). Tout ça sur fond de pop arabe...

Et nous arrivons à Ramallah; le taxi nous laisse assez loin du centre (ce qui tombe mal, je suis assez chargée, moi!) parce que la police (palestinienne puisque nous sommes en zone A) en bloque l'entree. Effectivement il y a des soldats armés partout... finalement ça ne va peut-être pas si bien que je le pensais...

Je file prendre un taxi pour Naplouse; une jeune femme assise dans le taxi près de moi me fait la causette, et me donne des bonbons...

Naplouse est au nord de Ramallah... et nous filons plein sud! Aurais-je oublié tous mes rudiments d'arabe pendant ces 2 semaines passées en France? Me serais-je plantée de destination? le doute m'étreint... Mais visiblement il n'étreint pas que moi, le doute... ma voisine aux bonbons demande au chauffeur si c'est bien un taxi pour Naplouse... et le type assis devant de lui repondre: "oui, oui, simplement, la route est fermée; il faut qu'on passe par Jericho."

Bref on file plein sud (c'est-à-dire qu'on reprend, en sens inverse, les chemins de terre que je viens d'emprunter pour venir de Jérusalem...) puis on oblique plein est, direction Jericho et la vallée du Jourdain… paysage magnifique certes mais beaucoup plus long et beaucoup plus cher! Comme chacun sait, le plus court chemin pour relier 2 points, c'est de passer par un troisième, distant de quelques 40 km à l'est...

Et pourquoi cette route, me direz-vous? Parce que sur cette route les colonies sont reputées "de gauche", c'est-à-dire qu'elles tirent moins sur les taxis palestiniens que celles qui sont situées sur la route principale Naplouse - Ramallah... Et je les regarde ces colonies... L'une d'entre elles particulierement... des mobile homes partout, des maisons en construction, tout le monde s'affaire... et puis, surtout, je vois une route en construction, une de ces routes pour colons que les Palestiniens n'emprunteront jamais parce qu'ils n'ont pas la bonne couleur de peau (à moins que ce soit la religion...). Mon voisin de droite regarde lui aussi; "gdid" me dit-il, "nouveau"... Oui nouveau... ces terres font pourtant partie des colonies qu'Israël promet de rendre en cas d'accord... J'ai du mal à comprendre pourquoi on investit dans l'immobilier (comme dirait Louise Attaque) si on rend ces terres... mais je fais une fois encore preuve de mauvais esprit...

Bref, presque 2h plus tard nous arrivons à Naplouse. Bien sûr l'entrée dans la ville est toujours aussi hermétiquement fermée, donc nous empruntons le chemin de terre, qui passe au milieu d'une décharge. Il fait chaud et sec en ce moment en Palestine (21 degres, on a au moins ça!), nous roulons dans un nuage de poussière, visibilite nulle, nous ne voyons strictement rien... devant nous un gros camion... nous l'évitons d'extrême justesse... les fenêtres sont fermées mais la poussière pénètre dans la voiture... nous toussons tous...

Bref, me voila enfin à Naplouse après quelques 3h. de route pour 61 km... No comment... Et mon espoir du matin s'est dissipé peu à peu... non les bouclages ne sont pas levés... Israël a visiblement debloqué un peu la situation autour de Jérusalem, sans doute pour donner une bonne image aux journalistes occidentaux présents à Jerusalem mais autour des villes palestiniennes la situation est toujours la même. De chez moi je vois le poste militaire israélien installé sur le mont Gerizim. Pendant mon sejour en France, ils ont coupé des arbres, deblayé le terrain, etc.
Ils sont prêts pour la guerre; ils sont prêts à tirer.

En France j'ai vu les bulletins d'information que vous avez pu voir vous-mêmes depuis le debut de l'intifada (grace à ma maman qui a tout enregistré) et je dois dire que j'ai été assez atterrée... Presque tout ce que j'ai vu était bourré d'erreurs... Visiblement les envoyés speciaux ne connaissent absolument pas le terrain ni même les enjeux du conflit. Alors j'ai decidé de continuer à vous envoyer des petites missives depuis mon café internet préféré de Naplouse.

Beaucoup d'entrre vous, pendant mon rapide sejour en France, m'ont demandé pourquoi je restais. Je reste parce qu'après la 2eme guerre mondiale, des gens ont dit "plus jamais ça, plus jamais on ne tuera des gens à cause de leur couleur de peau ou de leur religion". Ici on meurt parce qu'on a un nom à consonnance arabe ou parce qu'on prie un type mort sur une croix (demandez aux chrétiens de Bethlehem ce qu'ils pensent des roquettes du mois de décembre dernier) ou parce qu'on prie 5 fois par jour en se prosternant. PLUS JAMAIS ÇA.
 

Lundi 22 janvier 2001.

La terre de Balata (le camp de réfugiés) colle encore à mes chaussures.

J'y ai passé 3h. aujourd'hui. Non pas dans la famille de Saed dont je vous ai déjà parlé, mais dans celle de Mohannad. J'ai eu droit à un bel accueil (une fois de plus) dans sa famille. Une grande maison pour toute la famille. 7 filles, 6 fils. Il y en avait 7, mais l'un est un martyr de la 1ere intifada. Sa photo est dans le salon. On me présente à tous les membres de la famille, et on me montre sa photo... Il est mort en 1992. Un beau jeune homme. Sa maman tend la main vers la photo; sa main tremble; "la illaha illa Allah", s'empresse-t-elle de dire, "il n'y a de dieu que Dieu"; comme Dieu l'a voulu, alors on l'accepte. Si on commence à se demander pourquoi il est mort, alors on va devenir fou...

Mon arabe s'enhardit et se lance dans des phrases avec subordonnées. Ils ne me comprennent pas à tous les coups, mais le plus souvent on y arrive...Le plus dur à gérer, comme dans toutes les familles palestiniennes, c'est qu'ils parlent tous en même temps! Ils ont tous quelque chose à dire, à conter; ils ont tellement envie de parler, tellement envie qu'on les écoute un peu. Alors je les écoute...et j'entends, en écho, les cris de la première intifada, les bruits de bottes des soldats qui pénètrent de nuit dans les maisons, les hurlements des gosses apeurés, les mères qui essaient de les calmer, les coups de feu, le sang qui coule... puis le silence...

J'écoute et j'entends tout cela.

J'entends aussi d'autres bruits, plus gais, comme ceux d'un nouveau né par exemple. L'une des soeurs vient d'avoir un bébé qu'elle a prénommé Mansour. La signification de Mansour est la même que celle du prénom français "Vincent". Et c'est en référence à un Français de leurs amis, prénommé Vincent, que le bébé s'appelle Mansour.

On m'offre des fruits, du thé, du café. Je parle de Paris, du temps en France, des Français, de la vie là-bas. Enfin Mohannad me fait signe que l'on doit partir. Protestations de la famille: "Comment! Non! Reste! On va manger! Reste!" Après leur avoir promis que je reviendrai la semaine prochaine, je les quitte. Mohannad et moi avons à faire. Je lui ai demandé de me faire une (petite) liste des gens les plus démunis du camp. Ce qu'il a fait.

Et ce soir nous allons chez l'une de ces familles pour leur remettre une petite somme (500 NIs soit 1000 Francs).

Mes amis de Balata, Mohannad et Saed, habitent dans la rue principale de Balata. Elle est assez large pour laisser passer 2 voitures, pas plus. Pas de trottoirs, ni même de goudron. Vaguement du gravier qui s'est tassé au fil du temps. Des grosses flaques d'eau et des voitures qui ne peuvent les éviter. Mais cette route est une avenue si on la compare aux autres "rues" de Balata. Dans les autres, les voitures ne peuvent passer. Deux personnes ne peuvent s'y croiser de face; l'une d'elle doit se plaquer au mur pour laisser passer l'autre. Pas de gravier bien sûr. De la terre. Il a plu aujourd'hui. De la boue. Au milieu une petite rigole où s'écoule l'eau... et les égouts...

Mohannad me conduit dans ces ruelles. Pas d'éclairage public bien sûr. Il fait noir. Je garde les yeux rivés au sol pour essayer de voir dans quoi je mets les pieds. Les maisons qui bordent ces rues sont en parpaings, les portes en fer, rouillées, comme les fenêtres, dont certaines ne ferment plus. Nous parlons en anglais. Des gosses intrigués sortent de leurs maisons pour voir l'étrangère. Nous arrivons vite à la maison que Mohannad a choisie. Les distances sont courtes ici. La maison est bien sûr de parpaings, avec une vieille porte et une toute petite fenêtre. Elle est située au fond d'une ruelle. A 3 mètres en face, la maison des voisins, plus haute. Je me dis que la pauvre petite fenêtre ne doit pas voir bien souvent le soleil.

Mohannad frappe. Un gamin d'une dizaine d'années ouvre. Le père n'est pas la. C'est donc le fils aîné qui nous reçoit. Il salue Mohannad, m'adresse un signe de tête... puis referme la porte. Il doit, avant de nous laisser entrer, faire "le ménage". Deux minutes plus tard, il nous ouvre. Il a transformé une chambre en salon. Il a placé un tapis par terre et des matelas tout autour pour pouvoir nous recevoir... Ici comme dans beaucoup d'autres maisons palestiniennes, on s'assoit par terre, sur des petits matelas de mousse. La maison sent le renfermé. Pas d'ouverture. Le soleil ne pénètre guère... Juste derrière la porte, un tas de chaussures. J'enlève aussi les miennes et je pénètre dans la "chambre salon"; cette pièce, à vue de nez, doit mesurer trois mètres sur quatre. Aucun meuble si ce n'est un meuble TV avec une petite télé dessus, un vieux fauteuil vert dans un coin, le tapis et les petits matelas par terre sur lesquels nous nous asseyons tous, en tailleur.

Et le fils aîné, qui n'a pas 20 ans, commence à raconter la vie, ici. Il vit avec ses 6 frères et ses parents. 9 personnes en tout. 2 pièces, celle où nous sommes et une autre, de la même taille. Dans un coin de cette dernière, des toilettes "à la turque", un semblant de douche et un lavabo. Pas de pression, l'eau coule à peine. En guise de meuble, une seule petite armoire où s'entassent vêtements et casseroles. Pas de cuisine. On cuisine dans le coin d'une pièce: une bouteille de gaz et un réchaud.

Le papa, qui s'appelle Yasser, a 45 ans. Jusqu'au 29 septembre dernier, il travaillait comme manoeuvre sur des chantiers en Israël. Il était mal payé, payé à la journée, sans aucune couverture sociale. S'il lui arrivait un accident, il devait revenir se faire soigner dans les territoires occupés, il n'avait accès à aucun hôpital en Israël. Il n'avait pas d'autorisation pour aller, tous les jours, en Israël. Mais Israël a besoin de cette main d'oeuvre bon marché. Alors les autorités israéliennes ferment les yeux. Il y a beaucoup de Palestiniens comme cet homme. Il en faut pour construire les beaux hôtels à touristes d'Eilat ou de Tel Aviv. Il en faut pour jouer les cuisiniers dans les restaurants de ces mêmes villes. Depuis le 29 septembre dernier, donc, il ne peut plus se rendre en Israël. Il est le seul recours financier de sa famille.

Dans la pièce où nous sommes, trois frères nous ont rejoints. J'observe leurs vêtements: parfaitement propres mais usés jusqu'à la trame. Tout comme le tapis et les petits matelas. Un 5eme frère, qui doit avoir 6 ans, nous rejoint. Un pull, un vieux pantalon de velours, les mains dans les poches. Quand il pénètre dans la pièce, ses frères rient discrètement. Je souris. Surpris, il cherche ce qui nous amuse. Il regarde ses vêtements et tout d'un coup se rend compte que sa braguette est ouverte! Il repart bien vite, ses frères éclatent de rire. Sa braguette ouverte devant une fille! Il revient quelques minutes plus tard et se blottit tendrement dans les bras de l'un de ses frères.

Discrètement, Mohannad donne au frère aîné l'argent que vous m'avez donne pour eux. Ce n'est qu'une partie de la somme que nous avons récolté (il y a d'autres familles hélas!). Cet argent, votre argent, servira sans doute à acheter un peu plus de viande ou de fromage ou peut-être à acheter un pantalon dont la braguette tienne...

J'ai expliqué au frère aîné que j'allais raconter ma visite chez eux à ceux qui m'avaient donné l'argent. "Oui, oui, raconte leur, et dis leur merci surtout!" Alors, de leur part, merci à vous tous. Peut être encore plus que l'argent, ce qui leur fait chaud au cœur, c'est de savoir qu'a des milliers de km. de là, des gens qu'ils ne connaissent pas pensent à eux et veulent les aider. Souvent, quand je dis aux Palestiniens que des Français souhaitent leur donner un peu d'argent, souvent j'ai vu leurs yeux se remplir de larmes. Des gens qui pensent à eux...

La famille de Yasser est originaire de Jaffa. Ils avaient une maison là-bas. En 1948, ils sont partis précipitamment devant les avancées de l'armée israélienne, en laissant tout à la maison. Ils pensaient revenir quelques jours plus tard. Tout comme ma grand-mère qui, en 1940, a fui devant la progression de l'armée allemande. Elle est rentrée trois jours plus tard. Les réfugiés palestiniens ne sont pas rentrés chez eux. Ils attendent toujours.

En sortant, je vois, accrochée à un clou, toute rouillée, une grosse clé en ferraille: la clé de leur maison là-bas, à Jaffa.
 



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