|
COMPTE-RENDU DE MISSION ROUMANIE
PRÉPARER, PRÉVOIR Vendredi 14 juillet 2000, Antibes, 10 h. du matin, désir de prendre les premières notes consacrée à ma mission sur cet ordinateur portable déjà démodé, un PowerBook 145 acheté en 93 grâce au CNL et donné à mon fils... il y a eu d’autres préparatifs, bien antérieurs (pourquoi n’ai-je pas éprouvé le besoin de les mentionner?) : achats de livres, guides, consultation d’encyclopédies... et - prises de contact avec Bernard Muscolo (un étudiant en psycho ressemblant à Woody Allen en plus dégingandé, fan de Lacan et évangéliste) qui a épousé une roumaine il y a quatre ans et se rend dans son pays cet été pour la première fois, - avec les gens du Milieu (de l’Art) avec Ami Barak grâce à l’artiste Hubert Duprat, avec une amie de Rachel Stella, avec Geneviève Martin... c’est fou le nombre de gens qui m’ont dit "je connais un tel qui va souvent en Roumanie" ou "qui monte des expos là-bas"! Les préparatifs, c’est déjà le voyage, on a dû le dire deux mille fois dans les récits... Si je ne me sentais pas des obligations envers l’État qui me missionne, en aurais-je fait état? Angoisse d’avoir à rendre des comptes, impression que nous autres français devenons de plus en plus paranoïaques (je surveille, suis surveillé...contrôles de toutes sortes) parce que de plus en plus coupables, conscients de nos vilenies, (la Fête Nationale: occasion de ce retour réfléchi ( ?), la réflexion sur le passé féconde le présent, désir de me conformer à certains modèles (le Journal de Gombrowicz), de rompre avec mes projets actuels. Dès qu’on fait part à des Français de notre projet de voyage,la question fuse "mais pourquoi la Roumanie?!"... L’image de ce pays est si déplorable que l’on n’imagine pas s’y rendre sans des motifs plus sérieux que touristiques ou culturels: on y va pour étude, travail, pour espionner, parce qu’on y a de la famille... Mais quelles sont mes motivations au juste? - la rencontre de Sorin et Mihaela, vendeurs de "Macadam", journal de rue, à Antibes il y a trois ans: envie de les revoir chez eux, de les aider à mieux vivre, ces tourtereaux si mignons et gentils - au plus vieux sens du terme; - la volonté d’être missionné
par un Ministère, comme une des formes de la reconnaissance dont
ont besoin aujourd’hui ceux qui, comme moi, ne bénéficient
pas de gros tirages...
Dans la nuit du vendredi au samedi 15, me suis réveillé avec une certaine inquiétude quant à la banalité de ma formule sur les préparatifs, avec cette association-déclinaison: "le bonheur est dans les préparatifs/le bonheur est dans le pré" Au sortir de ma somnolence, une sorte d’illumination
: le poète (Paul Fort...ou Prévert? doute!) a joué
sur la littéralité et l’autre sens possible du préfixe
pré, du prélude...en somme, "le bonheur est dans le pré",
(le malheur est dans le post, le compost) n’est que la reprise du fameux
"le bonheur est dans l’escalier"!
Samedi 15 juillet, vers 16h, coup de fil très émouvant de Mihaela, visiblement heureuse de nous retrouver bientôt (on ne s’est pas revus depuis leur triste départ de France), à Bucarest: Sorin et elle ont trouvé "un joli appartement", au centre de la ville, pour 100 dollars les deux nuits. Sa voix chaleureuse me donne envie des retrouvailles, impatience, que de jours nous séparent encore de… ce coup de fil survenant le lendemain du début de la rédaction, voilà l’un de ces signes qui, toute illusion superstitieuse tenue à distance, m’enchantent. Mardi 18 juillet, coup de fil à l’agence Egide - dont la lenteur et les hésitations m’ont valu quelques angoisses. Mme Guéguen m’assure qu’elle m’enverra les billets demain, qu’elle va créditer mon compte... sensation trouble de l’émissaire d’un pays riche se rendant dans un pays pauvre, ô grande honte, cette richesse est un fardeau, un encombrant fardeau qui nous interdit à jamais la découverte des passages bénéfiques: ce qui fut dit pour un individu, (il est plus facile pour le chameau de passer par le chas d’une aiguille...), s’avère aujourd’hui pour un pays, une civilisation, un continent... Je pense aussi à ce que je vais emmener, des cadeaux, bien sûr mais aussi des textes...je choisis des CD, plus facilement que des livres, CD des voix des amis écrivains : Christian Prigent, Maryline Desbiolles, Jérôme Joy . Pas seulement à cause du poids des livres... envie aussi de m’alléger, riche envie de riche? Pourquoi n’ai-je jamais osé dire:
Pourquoi emprunter la forme du journal? Pourquoi écrire? Pourquoi poser des questions? Mercredi 19 juillet, après-midi, coup de fil de Mona T., l’amie de Rachel Stella… Mona vit à Paris, part demain pour Bucarest, me donne son numéro là-bas et me met aussitôt en garde contre ses compatriotes: trop chère la chambre qu’on nous a proposée, méfiance! méfions-nous des voleurs! lui téléphoner tout de suite lorsqu’elle sera là-bas! Pour la Moldavie, le mieux sera de loger chez les religieuses...en espérant qu’" elles n’aient pas changé, elles aussi!" Pour Mona, les moeurs de son pays se sont dégradées "d’une façon incroyable "… Vendredi 21 juillet, dans la nouvelle
maison construite par mes parents en Bresse Louhannaise, coup de fil angoissé
de notre ami Sorin: il voudrait que je fasse un certificat d’hébergement
pour la mère d’un ami, désireuse de s’expatrier en Italie...
un peu gêné, je lui dis que ce sera difficile car nous ne
repasserons qu’un seul jour à Antibes avant de prendre l’avion pour
Bucarest! Il va m’envoyer par fax, la photocopie des papiers de cette personne...
J’ai une sorte de vénération pour l’ancestrale vertu d’hospitalité
mais comment la vivre aujourd’hui de façon authentique? comment
sinon en offrant ce type d’assistance? Que demandent aujourd’hui les dieux
aux pauvres héros que nous sommes? Héros du quotidien, il
nous faut affronter le nombre et le mesquin en souriant, supporter la friction,
la tracasserie du guichet, la course puis l’attente...
Jeudi 27 juillet, je profite d’un
séjour à Chamonix pour rendre visite à Valère
Novarina, sur ses terres savoyardes: il rentre d’un séjour épuisant
en Avignon mais semble heureux de son succès. Nous emmène
grimper. On pique-nique dans un alpage. S’étonne que j’aie pu demander
une " mission dans un pays pareil " mais comprend vite l’idiotie de son
réflexe, Valère n’aime pas réagir comme tout le monde!
VOYAGER Mercredi 2 août, aéroport de Nice, première queue pour l’enregistrement, premières irritations, impatience, inquiétudes... ce sera pire encore à Zurich où, notre vol ayant eu du retard, on a failli manquer la correspondance pour Bucarest! Arrivés à destination, la souffrance d’attendre, de piétiner pour l’obtention du visa se doublera de la gêne de faire attendre nos jeunes amis roumains: trois heures, on les aura fait attendre trois heures, leur bouquet de fleurs des champs à la main, si bien que ces retrouvailles ne sont pas aussi chaleureuses que je l’avais imaginé! Les épreuves du voyage moderne n’ont plus rien à voir avec celles qu’ont pu connaître nos ancêtres, ce sont celles d’enfants impuissants, impatients... Il y a un écart formidable entre le déploiement de force, d’énergie et de compétence nécessaire à notre transport et ce qui est requis de nous: faire preuve simplement de patience, surmonter l’irritation, ne pas resquilller, bien se tenir, sourire, décoder rapidement un signal, être docile, se repérer, comprendre vite... compétences d’enfant mais pas question de jouer... Le père de Micky, retraité,
leur a prêté sa vieille Renault 12 et ils nous conduisent
à notre chambre, dans le centre de Bucarest...
FLÂNER? Premières impressions, premiers clichés: une charette à cheval en plein centre ville, un gitan maltraitant son canasson, des trams jaunes déglingués, à la peinture écaillée, beaucoup de poussière, beaucoup de grands espaces voués aux démonstrations de foule qui ont dégénéré en manifestations puis en insurrection: l’architecture insolente et le goût pour le gigantisme du régime précédent, des rêves successifs effondrés... Délabrement, partout... mastodontes de pierre échoués sur le vide des places, témoins de cette pesanteur dont aucune grâce ne semble plus pouvoir venir à bout... Je pense à une phrase de Dostoïevsky, au début des Frères Karamazov, (seul livre dans mes bagages) lorsqu’il évoque la volonté du socialisme de refaire une tour de Babel, "qui se construit sans Dieu, non pour atteindre les cieux de la terre, mais pour abaisser les cieux jusqu’à la terre"… La terre, elle a d’ailleurs tremblé récemment ici, surtout en 1977: Sorin, qui avait 9 ans, se souvient que sa mère a failli le jeter par la fenêtre... La catastrophe a été terrible, on en voit encore des séquelles mais l’orgueilleux "Conducator" a refusé alors toute aide de l’étranger. Dans la chambre où je prends ces premières notes (couple assez aisé, "lui a des relations", appart. au 7ème d’un immeuble moderne vétuste), le fils unique de quatre ans a été bien "gâté": Batman est là, beaucoup de robots côtoient quantité de peluches, le vieux poste de télé (la nouvelle, en couleurs, avec CNN et toutes les chaînes du câble, est dans la salle de séjour) trône au milieu de l’invasion des monstres anglo-saxons mais une image sulpicienne du Christ semble vouloir, au-dessus du lit, conjurer cette attaque... sur le tapis un peu usé, il y a un énorme garage Fisher-Price mais rien ne brille, les couleurs sont passées, le terne domine... comme partout dans la ville... seules quelques immenses enseignes, néons colorés pour des banques ou des sociétés, essaient de donner un peu de clinquant dans la grisaille... par rapport à d’autres capitales, ce qui frappe d’emblée, c’est le discret retrait ou l’effacement du spectacle, du divertissement : pas de ciné, pas d’affiches, peu d’images... Micky et Sorin nous conduisent dans un supermarket: les vendeuses sont souvent jolies et tristes, les victuailles semblent bien en place, à des prix abordables pour nous mais les caddies ne se bousculent pas. On emmène le jeune couple dîner au Monte-Carlo (recommandation du Guide du Routard) dans le parc Cismigiu, au bord d’un petit lac, les grenouilles croassent, ambiance champêtre allemande ou danoise, immense plafond bien éclairé, verrières, c’est à la fois chic et rétro: un orchestre de quinquagénaires chante des tubes italiens ou anglais des années 60... musique trop forte, on ne s’entend plus... d’ailleurs, on essaie de dissuader nos amis de s’expatrier à nouveau mais ils n’en peuvent plus de galérer... aucun espoir dans aucune solution politique... ils rêvent de l’Europe riche... qu’ont fait mes beaux-parents dans les années 60? ne sont-ils pas venus s’installer en France pour des raisons similaires? de quel droit est-on en train de les mettre en garde, d’évoquer leur pays qui va s’effondrer encore plus? Les serveurs sont en surnombre et aux petits soins, versent cérémonieusement le coca dans les verres de nos hôtes, puis vont se reposter en cachant à peine leur triste désoeuvrement... Programme du lendemain et des jours suivants, feuilleter, consulter, choisir… tous ces guides, je n’ai pas voulu les lire, évitant de voir des photos, toujours cette crainte, chez moi, que le livre triomphe du réel, me le dérobe, m’en détourne, m’en dégoûte. C’est donc Lella qui a potassé, compulsé, c’est elle qui fait les propositions... et ça va bien avec ma passivité actuelle, cette envie de me laisser conduire par le cours des choses ou la volonté des autres (à condition que celle-ci ne nuise à personne, Dante: " ne crains qu’une seule sorte de choses: celles qui peuvent causer du mal à autrui ") par méfiance de mes propres désirs... hâte de reprendre le Pléiade de Dostoïevsky, auteur devant lequel je suis resté longtemps interdit mais aujourd’hui besoin de drogue spirituelle intense! Sentiment de fierté, (la mission!) mais malaise, impression désagréable de susciter des envies ineptes chez nos hôtes, de ne pas penser, de suffoquer dans cette urbanité défaite par trop de vide, de poussière, de chaleur, par trop de volonté peut-être? malgré le dévouement de Sorin, je regrette déjà d’être ici, comme prisonnier, pour de trop longues semaines... Envie de fuir au pays des monastères. Association syllabique, monastère/Mona,
il va falloir contacter cette femme de fer et de faire, décidée
à nous piloter et à nous éviter ce qu’elle considère
comme des écueils...
ARPENTER Après une nuit assez courte à cause de la chaleur, on a décidé de parcourir Bucarest en touristes, avec Micky et Sorin pour guides mais pendant toute la matinée, la question de Mona (lui téléphoner ou pas?) m’a taraudé... églises, musées, librairies, parcs ombragés, restaurants, enseignes et enseignes, marcher et désirer, désirer marcher, faire marcher le désir, ainsi me vient cet illusoire début de connaissance d’une ville… Mais avant de sortir de l’appartement des Gastaldo, (bizarre: Sorin les a appelés Garibaldo lorsque la concierge, furieuse qu’on ait emprunté l’ascenseur à quatre personnes au lieu de trois, nous a demandé de chez qui l’on venait! L’a-t-il fait exprès?! Parano française, ça repart…) il faut recopier maintenant le projet qui me vaut d’être ici: Destination voulue: SIBIU, en Roumanie Le choix de cette destination est en rapport immédiat avec mon travail littéraire actuel… j’écris actuellement un ouvrage en prose. Commencé depuis bientôt deux ans, il s’agit d’un “journal” d’écrivain sauf que je ne choisis pas les moments de mon existence que je compte livrer, je n’écris qu’à partir d’un élément déclenchant: le moulin. Si je vois ce terme cité dans un livre ou un article, je recopie la phrase, (ce livre est un recueil mais contient aussi une dimension spirituelle de recueillement) et donne le nom de l’œuvre, de l’auteur, la référence et le contexte dans lequel j’ai fait cette lecture; si un moulin apparaît sous toute autre forme dans ma vie quotidienne, (qu’il soit à vent ou à eau, représentation ou enseigne, locution utilisée par un tiers etc.), je décris également et très précisément le contexte de l’occurrence: en présence de qui j’étais et dans quel état d’esprit, d’émotions…Entre le projet de Rousseau (confesser toute la vérité sur moi) et le “ contre ” de Chateaubriand (il ne faut présenter au monde que ce qui est beau), s’ouvre peut-être une troisième voie, (ce n’est plus tout à fait moi qui choisis de montrer ceci ou cela), en adéquation avec l’inconsistance fragile du Sujet moderne; cela dit, cette stratégie peut aussi évoquer celle plus ancienne d’Ulysse se faisant attacher au mât de son navire: de la même manière que le héros se méfie de ses pulsions irrationnelles et anticipe sur leur irruption pour les contrecarrer, l’écrivain d’aujourd’hui cherche à tenir en respect ses choix conscients, trop rationnels et il s’en remet à une autre instance que son Moi pour éclairer telle ou telle partie de son existence. Pourquoi le moulin? Pour des raisons personnelles d’abord: il y avait un antagonisme fort entre la branche paternelle de ma famille, des urbains frivoles et la branche maternelle, de rudes campagnards rigoristes; comme les premiers m’ont permis de vivre mes premières années au-dessus du Moulin Rouge et que la ferme des seconds s’appelait “Les Grandes Pèles” parce qu’on y entreposait les pales du moulin d’à côté, j’ai vu cet appareil comme le symbole d’une conciliation possible, apaisante, entre ces deux pôles. Et lorsqu’à la fin du mois de décembre 97, l’écrivain Christian Prigent m’a envoyé un livre consacré à mes ancêtres bretons, expliquant que ceux-ci, les Pilhaouer, étaient les principaux fournisseurs des 66 moulins à papier de Bretagne... je me suis mis à recenser toutes les occurrences du moulin dans ma vie réelle et dans ma vie de papier. D’autant que cet appareil joue un rôle essentiel dans l’histoire littéraire: n’est-il pas, dans le Quichotte, le symbole même du désenchantement, la figure emblématique de cette industrie qui va broyer tous les rêves? Le moulin aurait dû en toute rigueur, me conduire à demander une bourse pour me rendre en Hollande! Mais… - je ne cherche pas à multiplier les occurrences, il y en a suffisamment chaque semaine pour déclencher l’écriture;Ce projet contient un risque: si je n’aperçois aucun moulin ni aucun vestige de moulin, (mais j’en ai trouvé jusque dans des endroits escarpés inaccessibles en voiture: brodés en dentelle blanche sur les rideaux d’un refuge!) ni n’entends ni ne lis une seule fois ce mot, (ceci est moins probable), durant le mois que j’ai l’intention de passer là-bas avec mon épouse, mon livre ne contiendra aucune trace, pas le moindre fragment évoquant mon séjour roumain! J’aurais toutefois la satisfaction d’avoir apporté quelque amical
salut et quelques devises dans ce pays où les villes n’arrivent
plus à salarier leurs infirmières.
Ce premier moulin m’a rendu assez heureux et c’est avec beaucoup d’énergie que j’ai commencé à arpenter les boulevards, élan arrêté puis relancé par la visite d’une petite église de quartier: à l’entrée de chacune d’elles, de grands abrite-cierges en métal obscur, un pour les vivants, un pour les morts... recueillement avant la défonce touristique, le prêtre nous remercie en posant sa main gauche sur son coeur. Les Roumains sont redevenus très chrétiens, me dit Sorin, car "Dieu est le seul qui puisse désormais sauver la Roumanie". La façon dont ils se signent, en passant devant une église, est très belle, c’est un enchaînement de nombre impair, qui semble aux antipodes du réflexe ou de certains automatismes superstitieux tels qu’on les voit chez les vieilles Italiennes : frôlement presque liquide du corps, recouvrement de tout ce qui a été accompli intérieurement dans le silence, des vertus conquises de haute lutte comme des repentirs. Dans les musées, le recueillement est d’un autre ordre: la gratitude, le plus beau sentiment qu’on puisse éprouver, y est sans cesse abîmée par le jugement. Ce fut surtout le cas dans le premier musée
visité( ?), où l’on a vu des peintures roumaines modernes
et contemporaines. L’influence de Monet particulièrement mais aussi
de Cézanne et de Matisse a été, de toute évidence
primordiale pour ces artistes dont j’ignorais tout...
- coup d’oeil à ma montre, il est exactement 13h 20, on visite le Musée National d’Art de Bucarest, bien plus monumental, immense palais plein de marbre et d’escaliers à l’esthétique mussolinienne, je suis face à un tableau représentant de nombreux moulins à vent sous un ciel gris, gros d’une tempête à venir. Je note le nom de l’artiste sur la première page du Guide du Routard: Klaes Molenaer (1630-1676) mais impossible de vraiment apprécier cette oeuvre, suis encore sous le choc du Massacre des Innocents de Breughel l’Ancien que je viens de contempler dans la salle précédente: irruption de la soldatesque (en armure du XVIème mais on y voit toutes les troupes de tous les pays depuis le début des temps jusqu’à aujourd’hui) dans un village de campagne saisi par l’hiver, la neige étouffe les cris des mères et des nourrissons, la colère et la supplication des pères mais elle exacerbe le rouge du sang répandu. Pendant que ses compagnons sont à l’ouvrage soit en contrôlant l’ensemble de la scène comme le fait le gros de la troupe autour des chefs, soit en jouant de leurs armes pour pénétrer dans les foyers ou pour tuer, pendant que son détachement massacre les innocents avec une rage appliquée et méthodique, un soldat pisse contre le mur en bois d’une pauvre masure. Au premier plan du tableau, un tronc d’arbre et un tonneau exhibent moins le grand art du peintre (Lella me dit penser à Morandi) que l’incompréhensible indifférence, le silence buté des choses du monde devant (et non pas face au) déchaînement de l’injustice. Après les musées, la Poste dont le bâtiment est en réfection: le secteur des communications semble le seul à échapper à la léthargie résignée et maussade observée partout ailleurs. Achat d’une carte téléphonique, je peux enfin joindre Mona et l’échange se passe bien, mieux que prévu, bien mieux que la première fois. Très vite, elle comprend nos aspirations, nos désirs, elle nous donne rendez-vous dans une heure à l’église St Dimitri de la rue Stavropoulos, "véritable bijou" en cours de restauration. Le dôme a été détruit par un tremblement de terre et les fresques "modernes" ne sont pas du meilleur goût. Mona nous explique tout dans un excellent français, c’est elle qui après une pause dans un très chic café "art nouveau" non loin de l’église, c’est elle qui prend les choses en mains. Bien plus cultivée que nos jeunes amis, (elle travaille au Centre Pompidou), elle nous guide mais a des égards pour eux. Dit qu’elle comprend leur désir de s’expatrier. Dit en aparté à Lella qu’ils sont très bien et qu’elle regrette de m’avoir incité à me méfier d’eux. Mais, alors que cette journée a
été formidablement riche, féconde, joyeuse, stimulante,
ce poison de la méfiance va m’envahir avec la nuit...j’ai remis
à Gastaldo une liasse de 2 millions 200 000 lei pour les deux nuits
passées chez lui. Autant son épouse, d’origine italienne,
est charmante, vive, émotive, souriante, autant il semble bougon
et impassible. Le genre de type qu’on imagine, que j’imagine trucider son
prochain avec le rictus qu’il doit avoir lorsqu’il démonte un moteur.
Il y a de drôles de bruits sur la terrasse d’à côté...mais
de toutes façons, ils ont un double des clés...pourraient
venir nous torturer pour obtenir le n° de notre carte... peut-être
Sorin et sa compagne nous trahissent-ils: ils ont toujours l’air inquiet,
aux abois... Ou alors, ce sera ce soir, ils veulent nous emmener dans des
coins perdus pour nous dévaliser... parano je gamberge, n’arrive
pas à dormir, Lella s’agite aussi, souffre de la chaleur, se douche,
se recouche, se relève...La situation économique des Roumains
est telle qu’on leur prête les pires intentions: on sait bien que
notre morale (ne?) repose (que?) sur notre bien-être...
DÉBATTRE Samedi 5 août, après des adieux rapides à Gaby, (celui-ci a enfin souri en me disant que nous avions trop tendance, nous autres européens de l’Ouest, à considérer son pays comme "Congo-Brazzaville" sans téléphone ni taxi... j’ai senti de l’orgueil blessé), Micky et Sorin nous emmènenent dans leur vieille Dacia (la voiture nationale co-fabriquée avec Renault) dire au revoir à Mona. Celle-ci habite dans un beau quartier, ancien domaine royal, une maison à la salle de séjour très spacieuse, fraîche où l’on passerait volontiers quelques heures. Deux très grands tableaux représentent sa mère en costume national et son père, décédé, qui fut prêtre et que le peintre a vu bien plus austère qu’il n’était: elle nous montre une photographie où la douceur paisible de cette homme est en effet manifeste. Café turc, boissons fraîches, conversation enjouée, joie du havre, avant-goût de l’hospitalité roumaine dont fera preuve, à Targoviste, la mère de Micky... Sur la route, beaucoup de charettes à cheval menées par des gitans et remplies de ferraille rouillée, des automobilistes les doublent à toute vitesse et nous inquiètent bien que sa compagne incite Sorin à conduire prudemment. Repas de fête chez Doïna, préparé par elle avec une générosité sans limites non seulement pour nous accueillir mais aussi pour son... anniversaire! Spécialités roumaines: salade d’aubergines fumées, farci de porc au chou... On se questionne beaucoup mutuellement mais une conversation politique va, en enflammant les esprits, dissiper la gêne que l’on éprouve d’être aussi bien accueillis par des gens aux revenus très modestes: Doïna est institutrice, sera bientôt à la retraite dans des conditions difficiles comme tous les retraités de ce pays, comme son mari, - ancien ingénieur, qui est à la campagne actuellement... la maison de Targoviste leur appartient (grâce aux efforts des parents, toute une vie de labeur), elle est petite mais coquette, tapis partout, parquets anciens bien entretenus, équipement sanitaire, déglingué, insuffisant. Et bien que l’on se sente beaucoup mieux ici qu’à Bucarest, la ville est plus ancienne, plus humaine, plus charmante, il y a cette même poussière terne qui semble douée du pouvoir de tout ternir, d’étouffer la naissance de la moindre couleur, ce voile de pauvreté qui recouvre tout et décourage les esprits. La haine, la violence ne sont pas loin. Surgissent autour du problème (mais pourquoi l’ai-je soulevé?!) des revendications de la minorité hongroise de Transsylvanie: plus j’ai incité à la tolérance et à la compréhension mutuelle, plus j’ai senti la détermination des jeunes gens se durcir, celle de Sorin bien sûr mais aussi celle d’Ady, le frère de Micky (âgé de 32 ans, 8 de plus qu’elle), ingénieur sous-employé mais si charmant et rieur depuis notre arrivée... même la douce Micky est sortie de ses gonds, je les imagine des armes à la main pour mater la rébellion slavo-magyare... eux sont latins, majoritaires dans cette démocratie dont les magyars doivent respecter les lois. Risque d’un conflit comme au Kosovo? Oui, disent-ils, sans sourciller, prêts à en découdre. Suis heureux de ne pas trop m’énerver et Lella trouve le moyen, en proposant la sieste, d’apaiser les esprits. Dès notre réveil, Sorin nous propose d’aller visiter le monastère St Nicolas de Targoviste, sur une colline à 5 kilomètres de la ville. Un peu moins de cent moniales séjournent dans le cloître qui borde une très belle église, construite en 1500: architecture orientale mais le travail très raffiné de la pierre jaune, évoque notre Renaissance. Grâce à Sorin, la staretsa, (drôle de coïncidence avec le chapître des Frères K. qui s’intitule "Les startsy"!), s’offre comme guide et nous renseigne sur les monastères peints que nous avons l’intention d’aller visiter en Moldavie. Celle qui est tout de même la "mère supérieure" se fait réprimander par l’une de ses jeunes moniales, pour nous avoir parlé trop fort à l’intérieur du sanctuaire mais elle accepte la remontrance avec un sourire empli d’une très chrétienne humilité. On ne la quitte pas sans émotion, Sorin et moi lui baisons la main... "je vous baise la main" est d’ailleurs une formule de respect que les plus jeunes adressent aux plus anciens au moment de l’au-revoir. Face à nous, des malades de l’hôpital voisin viennent chercher ici consolation et soutien. Je me retourne pour admirer la grande porte de bois à deux battants qui sera fermée dès la tombée de la nuit ; elle ne protège pas les moniales du nationalisme ambiant, exacerbé même dans cette enceinte sacrée: ce lieu de paix abrite la tête tranchée du Roi Mihai Viteazu qui unifia le premier les trois grandes provinces roumaines, la Moldavie, la Valachie et la Transsylvanie...sa statue se dresse à l’entrée du couvent et celui-ci vénère, au moins dans les panneaux légendés qui ornent les murs de la salle-musée, le Héros comme un martyr. Où commencent et s’arrêtent les devoirs de l’hôte? à quel moment ses silences se font-ils complices de l’inadmissible? Mais nous autres français, donneurs de leçons aux peuples au moins depuis deux siècles, pouvons-nous être fiers de la façon dont nous commençons à régler la question corse?! La plantureuse Doïna se moque de toutes
ces questions: à peine délivrée de ses tâches
domestiques, elle a tout juste sollicité notre permission de se
ruer dans la salle de télé pour jouir de la télénovella
brésilienne dont toutes les Roumaines raffolent, dixit Ady, de 5
à 70 ans.
INVITER Samedi 5 août, après diverses tractations avec des revendeurs d’accessoires auto et autres mécanos, on apprend qu’on ne pourra pas quitter Targoviste - la 605 Peugeot que nous procure Sorin étant actuellement immobilisée par une panne - avant… mercredi! Il va falloir modifier notre programme, peut-être ne plus se rendre à Sibiu: près de cette ville, dans laquelle je comptais me rendre parce que j’avais lu, dans un article du Monde, qu’elle conservait les vestiges les plus anciens du pays, il y a un Centre Culturel français, à Cluej...jolie ville aussi, un attaché culturel de l’Ambassade de France, m’avait incité à m’y rendre au moment de la réception de mon dossier...mais Mme la directrice de ce centre, n’a pas prêté autant d’intérêt à ma mission, d’ailleurs elle est en vacances...et puis je suis dans une période où je préfère me tenir à distance de mes semblables, les cultureux... Les CD que je trimballe depuis Antibes, je les ai amenés en vain, pour cette raison... mais aussi parce que je constate que personne ici, n’a de lecteur de CD! Sorin nous emmène dans un petit village, à 30 kms de Targoviste ; à l’horizon, une ligne bleue nous dévoile les premiers contreforts des Carpates. C’est là qu’habite sa mère, avec Stephan pour compagnon, (elle a divorcé assez vite du père de Sorin, "un alcoolique qui la battait"), petit producteur de pommes comme il y en a beaucoup dans cette région. Dans leur cour, de la volaille mais uniquement pour leur consommation personnelle. Il y a deux lieux de vie, une très belle ferme centenaire mais dont le toit très délabré, n’abrite plus des intempéries, toit traditionnel en bois finement ouvragé, "sindrila" en roumain = assemblage de languettes en frises: on ne nous invite pas à pénétrer dans ce lieu où il semble pourtant que la mère fasse la cuisine. Et juste à côté, il y a la maison neuve, en cours de construction mais que l’on n’a pas les moyens d’achever; il y a toutefois deux pièces tout à fait habitables et dans l’une d’elles, on dresse la table pour le déjeuner tandis que dans l’autre, on nous invite immédiatement à... regarder la télé!!! Hospitalité aussi chaleureuse que la veille, Athanassia est très émue et s’agite beaucoup pour nous combler. Elle voudrait qu’on lui fasse une invitation (document devant être approuvé par les deux ambassades, la française d’abord puis la roumaine) qui lui permette de rentrer dans l’espace de Schengen, pour passer en Italie où elle a obtenu un contrat de femme de ménage auprès d’une personne âgée. Elle est prête à quitter son Stephan, pendant au moins un an, pour l’aider à finir cette fichue maison; lui, après quelques réticences bien compréhensibles, s’est décidé à la laisser partir. Le plus jeune fils de celui-ci, Julian, actuellement étudiant en théologie, compte partir aux USA dès la fin de ses études, dans un an. Et l’on fait la connaissance de l’aîné des neveux, qui vient d’obtenir des papiers en règle et un contrat, (mais il lui a fallu économiser la somme incroyable de 7000 $) pour le Canada francophone: ingénieur de formation, il débutera au plus bas de l’échelle, dans une compagnie pétrolière. De tous les jeunes gens présents ici, il est, du fait de l’imminence de son départ, le plus envié. On mange abondamment, si abondamment que l’on ne résiste pas au plaisir d’une sieste mais, dès notre réveil, trois Dacia nous emmènent dans le verger familial, en altitude, au bord duquel Stephan fait griller des morceaux de poulet, excellente volaille fermière, appréciée du bressan que je suis malgré l’oubli du sel, et quelques pièces de boeuf. Lella frémit en apprenant qu’il y a encore des loups dans ce coin et même... des ours! Ces gens sont incroyablement chaleureux, ouverts, accueillants ; ils ne se plaignent pas et l’on pourrait les croire heureux s’ils ne souhaitaient autant quitter leur pays. Il a fait très chaud aujourd’hui mais l’ombre tombe vite, trop fraîche et j’éternue : assis dans l’herbe depuis un bon moment et sans pull, je risque de m’enrhumer…enfant déjà, je supportais très mal d’avoir les bras nus et ma mystique grand-mère considérait cela comme une manifestation, aussi précoce que louable, de la vertu de pudeur! Je quitte le groupe des joyeux convives pour gagner les endroits encore ensoleillés et je pense. Que ma mauvaise circulation me permet de me retrancher...ou bien, est-ce parce que je me retranche que je manque de chaleur? Je me retranche dans cette vie des mots dont Walter Benjamin dit qu’elle n’est pas encore la mort mais plus tout à fait la vie... Sorin, toujours trop plein de sollicitude, vient m’arracher à mon cinéma. Adieux émouvants, cadeaux, larmes... Difficile de m’endormir, le quartier n’est pas calme: aboiements furieux des chiens, une chanteuse hurle dans un micro, non loin d’ici des gens doivent danser. Ce matin, très tôt, un bruit continu, sourd, avait soutenu les chants égosillés des coqs sans que je puisse l’identifier: C’était un voisin qui battait ses tapis et Doïna, furieuse, l’avait sérieusement engueulé. Mais ce ne sont pas les bruits qui rendent
mes nuits pénibles et qui m’éveillent très tôt,
ce sont plutôt les remords du "riche" invité
dont on attend tellement et qui sait qu’il donnera si peu...
SE SIGNER Dimanche 6 août, cérémonie religieuse à 10 h. à la Cathédrale de Targoviste: ferveur des fidèles rassemblés en grand nombre, dévotion sincère de beaucoup, vêtements sacerdotaux des célébrants (sept dont trois très jeunes hommes!) aussi brillants, aussi seyants que ceux des toréros, lumières des cierges sur les icônes, voix magnifiques jaillissant on ne sait d’où car tout le monde est debout (ou à genoux) face à l’autel, souvent dissimulé totalement ou partiellement par l’iconostase que les prêtres ouvrent de temps à autre... Pourquoi, pour qui m’attacher à décrire la liturgie orthodoxe quand ces descriptions sont disponibles ailleurs et bien meilleures? Envie de témoigner que j’ai communié avec eux? Suis fasciné par leur signe de croix, ils ne cessent pas de se signer, ils se signent et se re-signent, ils s’effleurent avec les doigts en forme de pince et finissent, contrairement à nous catholiques, par l’épaule droite. Un pays, c’est un ensemble de signes. Un drapeau: bleu, jaune, rouge, on a l’impression
qu’il lui manque quelque chose...
Il y a les billets de banque, en liasses inflationniste, avec le désir mais pas les moyens d’imiter des monnaies plus puissantes. Ady me fait remarquer que l’effigie des hommes politiques correspond aux plus grosses valeurs, les poètes aux plus petites. Et Sorin nous offre fièrement le nouveau billet de 2000 lei qui représente de façon habile (performance technique sur le jeu des transparences) mais plutôt naïve la récente éclipse. Il y a les uniformes des policiers, des soldats: un détachement armé, passant au pas de course dans une rue de Targoviste, arborait des casquettes et un uniforme d’un bleu plus clair que celui de nos anciens poilus; les infractions au code de la route sont pénalisées, souvent et durement, à moins... qu’on ait les moyens de corrompre l’agent. Il y a les panneaux routiers, très proches de ceux d’Italie... beaucoup de choses évoquent l’ambiance des films néo-réalistes de De Sica. Y compris la haine des pauvres pour les plus pauvres: les gitans. Il y a certains panneaux publicitaires, certains logos dominants, ici Coca Cola écrase tout le reste. Il y a les files monotones de Dacia. Il y a les charettes tirées par des animaux et des animaux, souvent des chevaux, se postant au milieu de la route et obligeant les voitures à ralentir. Il y a les timbres, je n’en ai pas encore vu, pas plus que de cartes postales à la vente, c’est un signe aussi... pas même à Sinaïa, station chic d’altitude où notre famille d’accueil nous a conduits. Elle fut pourtant prospère, cette localité: maisons cossues, palaces, cafés et restaurants coquets bordent l’immense boulevard que la foule dominicale arpente sinon d’un air morose du moins sans sourire. Les Roumains ne sourient jamais à un inconnu, ils ne saluent pas le client qui entre ou sort ; dans les musées, j’ai fini par obtenir des sourires, à l’arraché mais nulle part ailleurs! Des marchands ambulants proposent des épis de maïs grillés mais les grains en sont insipides:rien à voir avec la douce saveur de ceux, si goûteux, que ma grand-mère maternelle faisait cuire sur les braises de son poêle en nous racontant des histoires de loup-garou. Dimanche 6 août, en fin
d’après-midi, sur le grand boulevard rectiligne qui traverse la
localité de Sinaïa, une chic station de la province de Brasov,
j’aperçois un cabanon de bois avec deux planches en croix qui pourraient
évoquer les ailes d’un moulin à
vent ; je n’y crois pas vraiment jusqu’à ce que, parvenu à
sa hauteur, je puisse lire, en capitales blanches et en français
: LE MOULIN À GAUFFRES et, en-dessous
en plus petits caractères : gauffres de Liège! Lella et moi
croquons un épi de maïs grillé mais il n’a pas la douce
saveur de ceux, si goûteux, que ma grand-mère maternelle faisait
cuire sur les braises de son poêle en nous racontant des histoires
de loup-garou.
Il va falloir maintenant rentrer à Targoviste et Lella est morte de peur: Ady a emprunté la voiture de son beau-père et roule devant nous avec Gaby et Doïna mais notre Dacia, bien moins neuve, a donné d’inquiétants signes de fatigue, les freins qui "sentent le chaud" pourraient lâcher d’un moment à l’autre: on a plus de 60 kms à faire, des lacets en descente, une heure et demi de route, de sombres forêts et un village gitan dans lequel nos amis prétendent qu’il vaudrait mieux ne pas s’y arrêter! Angoisses, d’autant que Sorin, il faut bien l’avouer, conduit très mal. Arrive le moment où l’on risque de devenir désagréables vis à vis de nos hôtes, pourtant si prévenants, c’est l’adjectif exact: je ne connais personne qui soit capable d’anticiper les désirs d’autrui avec autant de délicatesse... Il faudrait partir mais la 605 Peugeot
est désepérément immobile dans le petit jardin et
tout le monde nous déconseille le train ; celui qu’on a vu passer
aujourd’hui est en effet bien déglingué, plus terrorisant
qu’une Dacia. Et puis ils ont souvent deux, trois, voire dix heures de
retard, et ils sont inconfortables et ils sont bondés et il faut
savoir parler le roumain pour saisir toutes les informations utiles...
CHANGER Lundi 7 août, le revendeur de pièces et d’accesoires auto a changé d’adresse, son magasin est désormais aussi spacieux, neuf, aéré que celui de ses collègues de l’ouest, il a changé d’ordinateur, il a changé de look : radieux et rasé de près dans sa lumineuse chemise bleue, il donne des ordres avec assurance cependant que, tout à côté, des ouvriers achèvent de construire sa superbe maison. Ce Roumain semble croire dans son avenir et celui de son pays, il sourit. De même que le locataire de l’appartement de Sorin: ingénieur chef dans une entreprise de bâtiment, s’exprimant assez correctement en anglais, il est fier de nous informer qu’il gagne 600 $ par mois et qu’il gagnera encore bien davantage dans les années qui viennent; bien sûr, il habite dans un ensemble d’immeubles d’une insalubrité, d’une crasse et d’un délabrement qui n’existe chez nous que dans les pires ghettos immigrés, bien sûr l’appartement (aménagé toutefois assez coquettement) n’est plus équipé depuis 85 pour le chauffage en saison froide (et c’est le cas de beaucoup d’autres, m’apprend-on, et les appareils d’appoint sont trop chers!), bien sûr sa jeune et jolie compagne ne partage pas son optimisme, elle nous dit qu’il rêve comme elle-même rêve de partir pour l’Europe de l’Ouest mais rien ne peut entamer la fierté et les convictions d’Adrian. Il est persuadé que les Roumains s’en sortiront à condition de changer, de se mettre à travailler durement comme lui est en train de le faire car , sous le régime précédent, ils ont contracté de très mauvaises habitudes: Ses propos sont accueillis avec un scepticisme narquois mais non sans tolérance par nos jeunes amis. Adrian reconnaît d’ailleurs que, pour les étudiants et intellectuels, ce sera plus difficile pendant quelques années encore... Par hospitalité mais aussi pour appuyer fermement ses dires, il aimerait nous inviter tous les quatre dans le meilleur restaurant italien de la ville, "Italian Life" mais nous devons retourner(pour la troisième fois de la journée!) chez notre revendeur de pièces auto. La pièce arrivée n’est pas
exactement celle qu’on avait commandée, Sorin hésite à
nous la faire acheter. Il demande à notre vendeur s’il la reprendra
au cas où elle ne conviendrait pas, mais on ne le saura que lorsque
l’ami mécano de Sorin aura pu venir effectuer le changement; le
commerçant souriant lui demande de ne pas se montrer aussi pessimiste...
FÊTER, FAUTER Mardi 8 août, anniversaire de Lella qui, ayant passé une nuit très difficile (angoisses diverses) se lève assez tard: nos hôtes l’accueillent très chaleureusement avec des cadeaux certes modestes mais nombreux, colorés et émouvants. L’ami mécano de Sorin n’était pas vraiment un ami: ayant d’abord donné sa parole qu’il viendrait dès que la pièce serait en notre possession, il avait annoncé sa venue entre 9 et 10 h. du matin puis l’a différée d’une demi-heure puis d’une heure, puis de deux jusqu’à ce qu’il cesse d’être joignable au téléphone! Sorin, très stressé, s’est alors adressé à un autre mécano qui a avoué son incompétence, puis à un autre, prêt à venir réparer sur place mais au moment où Sorin, qui venait le chercher comme convenu, lui a montré la pièce, il l’a déclarée inadaptée. Notre hôte qui entre temps, était à nouveau allé déranger le revendeur pour l’informer de l’allongement du délai de réparation et lui demander de se réengager à reprendre la pièce, panique et s’agite beaucoup: il souffle de plus en plus vivement sur la mèche qui lui tombe sur le front… "Souvent en vain", dit Lella, qui commence à incriminer tous les individus que l’on connaît comme responsables de leurs propres déboires et des déboires de l’économie roumaine en général… Sorin avait anticipé sur la réparation et pris contact avec un assureur dont la première exigence était de passer le véhicule au contrôle technique: aussi, notre ami s’était-il assuré, moyennant argent, de la complicité du technicien pour fermer les yeux sur les éventuelles réparations réglementaires à effectuer. Tout cela en vain. La 605 Peugeot restera immobilisée encore longtemps dans le jardin et Sorin est tout heureux que le revendeur accepte de nous rembourser la pièce inutile: "il est très gentil! Je me suis trompé sur lui, je le prenais pour un voleur... et je me suis trompé aussi sur le mécanicien, je croyais que c’était un homme de parole!" Il est tout dépité, contrit de nous avoir immobilisés pendant plusieurs jours et fait dépenser de l’argent pour rien, il se sent coupable, incompétent. Il y a un système D roumain mais qui tourne souvent en déroute, il faut maintenant se résoudre à louer une voiture et nos amis nous aident à contacter les agences officielles: ça va nous coûter très cher, le tiers du montant de mon indemnité pour 7 jours seulement! Coup de cafard. Sorin tient à nous emmener en voiture jusqu’à Sibiu, où nous pourrions louer, à partir de vendredi seulement, une Ford Escort chez "Rent a car". C’est au tour de Lella de craquer, elle ne veut pas remonter dans leur fichue voiture vraiment fichue pour une si longue distance, elle a peur et leur gentillesse commence à lui peser; moi, je lui en veux de cette réaction et ça tourne presque à la scène de ménage, ils s’en aperçoivent. Dire que le matin, je m’étais offert
le plaisir de jouer les bienfaiteurs à l’orphelinat en face de l’appartement
de Sorin, (les enfants - bien tenus, m’a-t-il dit, étaient à
la montagne et la plupart des étages dans un piteux état
mais en travaux ; à l’étage des bureaux, des couleurs pimpantes
augurent-elles d’une rénovation en bonne voie?)...et maintenant,
on va manquer d’argent!
Magnifique salle à manger à l’italienne en effet, très vaste spacieuse et propre, de construction récente, bien éclairée, climatisée, avec mezzanine et four à pizzas ouvert, bar assez bien achalandé, nappes et serviettes rouges et vertes, serveurs en noir et blanc, noeuds papillons pour les hommes. Le garçon, âgé d’une cinquantaine d’années, stylé mais obséquieux (offre du feu à nos hôtes dès qu’ils prennent une cigarette), parle français, ce n’est pas si fréquent qu’on le dit, en Roumanie... mais c’est son premier jour ici et l’on s’en aperçoit vite! Il nous amène des pizzas alors que nous avions commandé des antipasti, reconnaît vite son erreur... il y a pourtant peu de monde dans le restaurant, plus de personnel que de clients! Un serveur plus expérimenté vient à la rescousse, notre homme n’arrivant pas à prendre notre commande: il y a plus d’une heure et demie que nous sommes ici et nous n’avons toujours pas pu commencer notre dîner. Lorsque le second garçon nous apporte quatre antipasti au lieu des cinq commandés, la soirée tourne à la franche rigolade! Mais la cuisine est vraiment italienne, plutôt correcte même si la plupart des plats figurant sur la carte ne peuvent être servis. Le patron (Lella fait sa connaissance à l'occasion d’un coup de fil à Bucarest qu’il ne nous sera finalement pas possible de passer depuis ce lieu!) vient de Reggio Emilia et a un look de "jeune loup, décontracté mais vorace et énergique". Il a investi assez peu pour un bâtiment qu’il n’aurait pu s’offrir nulle part ailleurs en Europe mais réussira-t-il à faire travailler efficacement son personnel? Arrivé dans ce pays avec le sincère
désir de le comprendre, je m’aperçois que je suis en train
de le juger…le mal, écrivait Michaux, c’est le rythme de l’Autre…à
moi de m’ajuster…
DÉCODER Mercredi 9 août, c’est à 18 h. seulement que nous avons enfin pu quitter Targoviste, après un passage de la Dacia du père de Micky au contrôle technique (grand atelier sale et vétuste, outils rouillés, drôle d’ambiance: j’apprends qu’il y a des chefs en inspection et le personnel fait du zèle mais examine les moteurs, cigarette à la main!), Sorin admettra que les freins de cette voiture doivent être réparés. On aurait dû attendre jusqu’à 17h. la venue d’un mécano spécialiste en Dacia et ami du père de Micky mais Sorin, craignant d’avoir à différer encore notre départ, a préféré se rendre chez Stefan, son beau-père pour lui emprunter une Dacia plus puissante et plus fiable. Il s’est encore beaucoup dépensé pour faciliter notre départ et c’est lui qui a fini par nous souffler l’idée du cadeau qui ferait le plus plaisir à Doïna : l’installation d’un décodeur lui permettant de capter un canal qui ne diffuse que des films. Il a amené un technicien réaliser cette opération devant sa belle-mère, émue aux larmes! Mais, apprenant qu’il s’agissait de bricolage-pirate, j’ai désapprouvé cette opération et obtenu la sempiternelle justification: "mais ça coûterait beaucoup trop cher de respecter la légalité! en Roumanie, c’est comme ça, tout le monde fait pareil et vous-même, si vous viviez ici..." En embrassant Lella, Doïna l’a prise à part, tâchant de toute évidence de se cacher de sa fille pour lui demander de faire venir Ady en France: "invitation avec travail"...Micky a malgré tout vu la scène, a compris et en a éprouvé de la honte. Autant elle est maigre (elle semble manger normalement mais fume beaucoup), autant Doïna est énorme; elle s’efforce de ne pas lui ressembler, elle voudrait ne pas être aussi "égoïste" que sa mère.. .elle est jalouse de l’amour donné presque exclusivement à son frère qui héritera seul de la maison familiale! J’ai du mal à comprendre Doïna, la gourmande, la télémaniaque, tantôt sévère, tantôt pleine d’humour et exubérante, tantôt chaleureuse puis distante, optimiste puis accablée... et je l’imagine mal faisant la classe à des enfants! Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’une mère roumaine aimant son fils et souhaitant son bonheur, ne peut que désirer le voir partir, loin, très loin d’elle et Doïna est, au moins pour Ady, une mère roumaine qui ressemble à toutes les mères du monde. Nous avons bien roulé et sommes arrivés près du monastère de Cozia, vers 21h ; dans ce lieu très touristique, les hôtels étaient complets et nous avons dû nous résoudre à dormir dans le bâtiment patriarcal, payant très cher une chambre propre mais austère, avec cabinet à l’étage ; encore Sorin, en négociant, nous a-t-il permis d’obtenir le prix roumain, la moitié de celui que paient les étrangers! - on avait déjà constaté ça au moment du survol aérien du pays mais le voyage par la route nous l’a confirmé: les maisons des villages sont trop sagement alignés de part et d’autre d’une seule grande route et cet alignement a quelque chose de presque inhumain. - la plupart des salles de bain sont très mal équipées: chez Doïna, dont la maison est plutôt coquette et récente, le chauffe-eau ressemble à un énorme obus de la première guerre mondiale et l’on se douche avec un tuyau de caoutchouc grossier, qui sert d’ordinaire à arroser le jardin. - les Roumains conduisent très vite et doublent au mépris de la ligne continue. - mission étrange, étrangère, honorables correspondances, subtiles... - je pense à Tristan Tzara, à Brancusi, à Isidore Isou, à tous ces grands artistes roumains qui, venus en France, ont été à la pointe de la modernité artistique. - la plupart des Roumains au contact du public sont des Roumaines qui ne sourient pas et ne parlent que le roumain. - les WC Publics réservés aux hommes (Barbati) ressemblent à des coupe-gorge. - l’emploi du "nous" implique automatiquement un style plus guindé. - beaucoup de chiens errants au bord des routes ; devenus sauvages, ils se rassemblent en meute et en réapprennent la technique, les avantages. - parmi ceux qui mendient un peu partout,
beaucoup de gitans, vieilles et enfants, mal vêtus et crasseux, haïs
par beaucoup.
SÉPARER, C’EST PARÉ Sorin est si dévoué et si enclin à refuser tout cadeau qu’il finit par nous irriter. Il s’agite beaucoup, ne supporte pas de rester plus de deux minutes inoccupé; dès qu’il en a la possibilité, il grille une "ViceRoy", l’infâme blonde la moins chère sur le marché. Très amoureux de Micky, il l’appelle "Tsup-tsup" "Tsupi" ou "Tsupine". De temps à autre, des soupirs douloureux s’échappent de sa bouche. Il a souffert du divorce parental, ne voit plus jamais son père; Lella trouve qu’il n’est pas vraiment "structuré". Dans ses dialogues ou négociations avec ses compatriotes, il se montre à la fois fier d’être avec des amis français auxquels il sert de guide et d’interprète mais aussi extraordinairement anxieux, ce qui l’infériorise, et sermonneur, ce qui l’infériorise encore plus. Micky et lui deviennent un peu nos enfants mais, dans le même temps, ils s’occupent de nous comme si nous étions des enfants: notre relation est étrange, je le leur dis. Sorin a conduit la Dacia de Stefan jusqu’à
Sibiu
et nous allons nous séparer pendant presque une semaine: Lella et
moi dormons deux nuits ici, après quoi nous aurons enfin une voiture
de location qui nous permettra de nous rendre en Moldavie et dans les Maramures.
- un peu plus loin, un peu plus tard, juste avant d’arriver à Sibiu, un immense panneau décoré de deux moulins à vent, d’un rouge sang de boeuf et aux ailes noires. Le mot "Muzeul" est le seul que j’arrive à déchiffrer sur cette annonce au texte assez long. - vers midi, dans l’agence de location de voitures "Toro" de Sibiu, la patronne nous indique des hôtels et nous propose la "Casa Moara" mais c’est un "quatre étoiles aux prix piquants" traduit Sorin. Elle a le type allemand, annonce les coûts en deutschmarks et vient de nous apprendre que si nous sommes victimes d’un accident, nous devrons dans tous les cas, même si nous ne sommes absolument pas responsables, payer l’équivalent de 6000 francs français: en Roumanie c’est comme ça, il y a des procès et les assurances ne remboursent pas l’intégralité des frais! - quatrième moulin de la journée, vu en fin d’après-midi (alors que Micky et Sorin nous ont enfin laissés seuls, livrés à nous-mêmes en Transsylvanie!) dans le Palais Brukenthal de Sibiu, sur un petit tableau de Jan Griffier, "English Landscape", (fin du XVIIème, début du XVIII ème: n’ayant pas de quoi noter, suis retourné vérifier, ce qui a intrigué Lella). Le paysage, très plat s’étend à l’infini et le moulin à vent, bien détaché sur un monticule, est très visible sur le fond bleuté de l’ensemble. Brukenthal fut gouverneur de Sibiu au XVIII ème siècle, un homme des Lumières, sa bibliothèque très francophile en témoigne et il construisit ce palais pour rassembler une collection impressionnante d’oeuvres d’art ; à considérer la plupart des peintures, on le devine à la fois sensuel et tourmenté, ce que confirment les lèvres de son buste sculpté, examiné avant de quitter les lieux. Mais ces émotions esthétiques ne sont rien comparées à celle éprouvée ce matin, à l’entrée du Monastère de Cozia, le plus beau, le mieux conservé que j’aie jamais vu: du point de vue de la qualité artistique et de l’impression de sérénité, d’harmonie et d’éternité ("elle est retrouvée...!"), cela évoque un chef d’oeuvre certes antérieur au moins d’un siècle, la Chapelle des Scrovegni peinte par Giotto à Padova. Ah comme on apprécie à mon âge, ce frisson qui s’empare de tout le corps, ce misérable réflexe de poils et de pores qui a pourtant quelque chose de divin, de sacré: comme si l’animalité de cette caresse involontaire et incontrôlable, révélait sur nous le souffle d’un monde bien plus haut, bien plus grand. Immense sentiment de gratitude éprouvé aussi à l’égard de ces moines qui non seulement conservent cette merveille architecturale mais savent aussi la rendre extraordinairement vivante, présente, vivifiante... pourtant le bâtiment qui entoure l’église, en forme de cloître, est assez blanc et quelconque mais il participe de la beauté du tout sans doute parce qu’il en est l’humble et fervente enceinte. À la sortie, parmi les mendiants,
une très vieille dame vend des pommes de son panier et nous incite
à les goûter, ce que nous refusons sur le moment mais plus
tard, on les trouvera en effet étonnament délicieuses; elle
nous montre une feuille où figure montant mensuel de sa retraite:
c’est un peu moins que le prix d’un jus de fruit Santal aux oranges
rouges que j’ai acheté à Bucarest…
INTERPRÉTER La journée commence par une queue interminable à la Banque Commerciale de Roumanie: l’agence de location de voitures exigeant une somme énorme, il nous faut changer l’intégralité de nos travellers-chèque! Parvenus au guichet, on apprend de l’employée, aimable et parlant anglais, qu’elle ne peut traiter ce type d’opérations et que nous devons nous rendre au "first floor"; accueil aimable également, une jeune et jolie femme commence le travail et nous prie d’attendre. C’est son collègue masculin qui nous fait croire que tout est terminé mais nous apprend qu’il faut redescendre au rez de chaussée pour obtenir l’argent en espèces, au guichet n° 8. Celui auquel nous avons déjà fait la queue, là où maintenant la queue est encore plus longue! Je remarque que la banque est constituée de nombreux et beaux guichets, demi losanges de verre opaque au bas desquels on entrevoit seulement la tête de l’employé mais ce vendredi matin, seuls deux guichets sur une douzaine sont ouverts...heureusement, l’attente est moins longue, l’employée nous appelle par notre nom...au désespoir de la personne dont c’était le tour: Lella comprend que celle-ci marmonne, en roumain, contre "ces étrangers qui sont servis les premiers" et elle lui explique que ce n’est pas le cas mais la dame lui dit qu’elle a voyagé en France, à Pau, à Paris et que les Roumains y étaient toujours servis les derniers, en Allemagne aussi, d’ailleurs... Le montant exorbitant des commissions et la différence des taux de change avec le cours officiel, auront vidé notre porte-monnaie au sortir de l’agence de location mais demain, nous aurons enfin une voiture! Pour l’heure,
Attablés dans le parc pour déjeuner, on a bien du mal à faire comprendre au garçon, assez âgé et cheveux teints, ce que l’on voudrait... malgré l’aide d’un couple de jeunes Roumains, assis tout près de nous, Lella aura quand même dans son assiette les saucisses dont elle ne voulait pas! Nos voisins de table parlent très bien français l’un et l’autre, sont mariés depuis 3 ans mais lui est parti, légalement, travailler dans une compagnie américaine au Québec et elle, charmante avec ses beaux yeux clairs, a bien du mal à rassembler les papiers nécessaires à son émigration définitive: ils vivent donc pour le moment très loin l'un de l’autre la plupart du temps. Mais leur joie radieuse confirme l’explication de Micky lorsque je l’ai interrogée sur le côté très fermé, peu avenant des Roumaines : seules sourient celles qui ont l’espoir de partir... Lella me fait tout de même remarquer que, d’une manière plus générale, les gens ici sont peu expressifs et elle met cela, sans doute justement, sur le compte d’un régime si enclin à surveiller qu’il valait mieux se livrer le moins possible et arborer des expressions indéchiffrables. Comme nous le faisait remarquer le jeune émigrant, même lorsqu’on parle roumain, la communication est difficile: lui met ça sur le compte d’une formation insuffisante des serveurs et de leur inadaptation au marché. Mais je crois qu’il y a quelque chose de plus, qui nous échappe, quelque chose de la monstrueuse incommunicabilité de l’incommunicable, ça oscille entre l’inhibition et la provocation, entre le pessimisme de Cioran et l’absurdité clownesque de Ionesco. "C’est là le malheur, car tout est énigme en ce monde". (Les frères Karamazov). Pour retourner au centre ville, on a voulu essayer les transports en commun, d’abord un tram (très détérioré et sale, un appareil avec toutes les inscriptions en français: lorsqu’ils sont complètement fichus, les suisses doivent les vendre aux Roumains, c’est plus triste que drôle) puis un trolley qu’il a fallu attendre bien longtemps. Pour la moitié du prix du taxi, le retour nous a pris une heure trente au lieu de dix minutes... Juste en face de notre hôtel (un deux étoiles nommé "Bulevard", plutôt correct avec télé et frigo dans la chambre mais le lavabo tient à peine au mur!) un bruit assourdissant: musique techno alternant avec rap, un animateur bedonnant, en polo blanc, essaie de rameuter des jeunes autour d’un podium aux couleurs de "Bergen Beer"; dans l’espace tout autour, des banderoles de pub pour cette bière mais aussi des stands où elle coule et ça ne surprend guère dans cette ville où la pub pour le tabac se déchaîne, sur tous les murs, plus qu’aucune autre. Un groupe de jeunes, massé près du podium, semble marcher à fond, applaudit et crie quand il faut, encourage ceux ou celles qui montent répéter les slogans que leur impose l’animateur, pour gagner un tee-shirt. Un observateur attentif aurait du mal, sur une simple photo de ces jeunes, à identifier leur nationalité: chaussures à semelles compensées très hautes pour les jeunes filles, pantalons moulants et petits boléros voilés sexy, elles sont habillés et coiffées comme toutes les jeunes filles de l’Ouest. Dîner à l’Impératul
Romanilor, le plus ancien et incontestablement le plus bel hôtel
de la ville: cadre de rêve où Listz séjourna, la salle
à manger aux boiseries claires offre en son mitan, un toit ouvrant.
Service impeccable, assisté par ordinateur, nappes et serviettes
toutes blanches et prix abordables pour un touriste mais la cuisine est
très quelconque: le "turnedos Rossini" annonce bien, sur la carte,
les ingrédients requis mais en réalité, du foie de
veau est substitué au foie gras, des champignons de Paris tiennent
lieu de truffes et la sauce est faite uniquement à base de tomates…
RECONNAÎTRE Samedi 12 août, départ en voiture pour les Maramures. Parce que j’écris, je n’oublierai
pas les maisons colorées, celles dont les toits aux clochetons argentés
semblent sortir des "mille et une nuits" et celles dont les murs
sont pailletés. Je n’oublierai pas les paysannes aux cheveux dissimulés
par un foulard blanc, les chevaux agitant un pompon rouge et tirant des
charrettes décorées, la foule tranquille des paysans se rendant
au culte dominical. Je n’oublierai pas les estropiés qui font la
manche avec leurs moignons dissimulés dans du cuir noir, le petit
gitan qui demanda s’il pouvait manger ce qui restait dans mon assiette,
la vieille qui fit pipi par terre, debout sur le trottoir à Sibiu.
Je n’oublierai pas l’absence systématique de loquet aux portes des
lieux les plus intimes, le geste impérieux des auto-stoppeurs, les
petits garages aménagés en bar ou en épicerie par
leurs propriétaires, le sourire gourmand avec lequel certains roumains
prononçaient le mot "touriste" ou les jeunes balbutiant "qu’est-ce
que tu fais?" et "avec plaisir", la ritournelle "frère
Jacques" entrecoupant les annonces des hauts-parleurs dans la gare,
les draps laissant apparaître par l’ouverture d’un beau losange,
la couverture qu’ils enveloppent et qui sert de couette, l’appel rythmé
du maillet de bois des moniales…
Je n’écris pas seulement, je fais parfois semblant. Je peine. Et je parle. La langue roumaine est assez difficile, d’autant que la prononciation diffère beaucoup d’une région à l’autre, néanmoins, on arrive maintenant à dire bonjour et au revoir, merci, oui/non, bonne chance, bonne route, où se trouve le centre? la gare? l’église? très beau, bon, bien, combien ça coûte? l’addition, Monsieur, Madame, enfant, petit, grand, un peu… Mais quelle difficulté pour faire comprendre qu’on désire, par exemple, du "pain et du beurre"! Le latin n’est certes pas loin lorsqu’on lit "poîné cu und", il est même présent dans chacun de ces termes mais lorsqu’on doit deviner les sons…le décalage entre signifiant et signifié peut même ressembler au grand écart dans un nom de ville comme "Bahia Mare": l’enchantement d’une plage brésilienne promise par ces consonances, se situe aux antipodes de la traduction ("Grande Mine"!) et de la réalité d’une ville , plutôt sinistre, à ce que tout le monde a pu nous en dire… Sur la route, on prend le plus souvent possible des auto-stoppeurs; chaque fois, ceux-ci nous proposent une somme d’argent qui n’a rien d’un dédommagement purement symbolique et semblent contents mais surpris qu’on refuse. Le premier groupe était composé de deux jeunes femmes et d’un petit garçon visiblement tout heureux de monter dans une belle voiture étrangère. La plus jeune des deux, était assez jolie et sensuelle mais sa volubilité, sa voix éraillée et surtout son intonation m’ont fait penser qu’elle manquait d’intelligence alors qu’elle conversait en allemand avec Lella et celle-ci a confirmé mon impression, elle était bien bel et bien… un peu sotte… la bêtise se fait sentir au-delà de la barrière linguistique mais le plus incroyable est que cette jeune personne ait épousé un allemand par l’entremise d’une agence franco-allemande spécialisée dans le "marché" ou le "traitement" (quel terme convient le mieux?) des jeunes Roumaines. La communication avec le second groupe a été plus difficile, c’était un jeune homme et sa belle-soeur, âgés d’une vingtaine d’années qui se rendaient à la clinique où la femme du premier venait d’accoucher mais l’un comme l’autre ne connaissaient pas un seul mot ni d’anglais ni d’allemand ni d’italien ni de français. À Medias, on a attendu plus d’une bonne demi-heure devant un passage à niveau, en plein soleil: quatre trains sont successivement et lentement passés, des autochtones ont fait demi-tour, des touristes ont rageusement doublé toute la longue file d’attente pour franchir les premiers la barrière dès sa réouverture. On a clos notre première étape
en s’arrêtant à Bistrita, ville jumelée avec...Besançon!
SUIVRE Le Guide du Routard nous a fournis toutes les adresses utiles pour ce dimanche 13 août ; partis vers 8h. de Bistrita, à midi on a gagné la frontière ukrainienne. Celle-ci suit une rivière, sur les berges de laquelle on s’est reposé ; une paysanne, venue avec la ribambelle de ses petits-enfants, nous a demandé la permission de s’asseoir à côté de nous, sur le tronc d’arbre qui semblait être sa place habituelle. Puis elle a installé une couverture par terre pour les petites filles qui ont commencé à jouer avec des "Barbie". La grand-mère porte le costume traditionnel mais les enfants sont vêtus comme tous les petits consommateurs de Disney World. Bien que cette dame ne parle que le roumain, elle se fait très bien comprendre. Le baigneur, que nous observions depuis un moment sur l’autre rive, c’est son gendre, un ukrainien "beau, bon, intelligent" que sa fille a eu bien raison d’épouser. Ils viennent là pour se voir au sens propre et communiquer par gestes. Cette frontière, on l’apprendra après, a été dessinée arbitrairement par Staline, elle coupe des villages en deux et "le régime ukrainien a gardé la mentalité soviétique". Cela ne semble pas affecter notre chaleureuse interlocutrice dont le mari, chauffeur routier, est décédé il y a six ans, d’un accident de la route. La rivière qui sépare cette famille est boueuse, avec des tourbillons d’une grande violence et les baigneurs (uniquement des hommes) nous semblent bien hardis. Non loin de nous, des garçonnets pêchent à la ligne et répondent à nos signes amicaux. On va déjeuner chez le maire du village dont l’épouse, d’après le Guide, est une cuisinière remarquable. En effet. Mais, le restant de l’année, elle exerce le métier d’infirmière dans un hôpital et depuis quatre mois, ne touche plus son salaire... c’est une chose de lire ce genre d’informations dans "Le Monde", c’en est une autre d’entendre parler la personne concernée. Son mari, de culture ukrainienne, essaie de développer le tourisme agricole dans sa région. Massif, quelque peu blasé, souffrant d’un genou à cause de tous les aménagements qu’il réalise, il a une très belle maison, d’une grande fraîcheur à l’intérieur alors que, dehors, la chaleur nous écrase et malheureusement, c’est dehors que l’on déjeune! Lella étouffe et elle sera malade tout le reste de la journée. Mais notre hôte parle bien de son pays et de ses problèmes ; il connaît beaucoup de dictons amusants comme: "dans un couple, l’homme c’est la tête mais la femme le cou!" ( et il mime: placée en-dessous, c’est elle qui dirige tous les mouvements!). C’est un autre maire, celui de Léoud, (le plus beau village des Maramures, on peut confirmer les infos du Guide), qui nous accueille en fin d’après-midi. Aidé de sa fille aînée (qui veut être kiné et part effectuer un stage à Issoire dans quelques jours) et de son épouse institutrice au village, il exerce le même métier au même endroit mais dispose d’une maison suffisamment grande, une des seules avec portail métallique, et moderne, pour accueillir des touristes. Chaleureux, très accueillant, intelligent et cultivé, il a le sens de l’échange verbal et du contact qu’il appelle "le tourisme chaud". À part quelques maisons neuves, son village est tel qu’on imagine ceux de nos ancêtres même les plus lointains: maisons construites entièrement en bois aux portails parfois artistiquement ouvragés, humains et bêtes vivent là dans cette proximité qui fit les dieux hybrides. Au bas de la plus ancienne église en bois du pays (du XIVème, intelligemment restaurée), des gamins endimanchés, d’une dizaine d’années, nous abordent avec des intentions commerciales évidentes, trop évidentes. Futés, ils débitent leur baratin en franglais, vantent les mérites de notre équipe nationale de foot-ball et, face à nos refus d’acheter diverses marchandises ou de changer d’hôtes, finissent par nous demander carrément de l’argent "pour ma mère qui va se faire opérer". L’ironie et la nécessité, l’ironie de la nécessité les ont déjà marqués. Malaise. Et débat: vouloir les préserver de notre monde et de ses vices, reviendrait à les parquer comme on le fait des chamois, musées humains... en même temps, on sent bien que notre venue même est plus un facteur de dégradation (morale et humaine) que de progrès. Pas de solutions. Et puis, il y a ces compatriotes qui me
font honte, ceux qui ont photocopié le "Guide du Routard"
et celui qui a pénétré torse nu dans la petite église,
au seuil de laquelle une vieille paysanne récitait, à genoux,
son chapelet.
NE PLUS SUIVRE Le Guide du routard conseillait de se méfier de la femme du pope qui, dans le village de Botiza, faisait fortune en exploitant le travail artisanal des paysannes; sa version à elle est tout autre: elle aurait revitalisé l’économie villageoise en réapprenant à celles qui le désiraient les gestes ancêtraux du tissage, en bannissant l’utilisation de matières synthétiques, en prônant les couleurs végétales et, surtout, en redécouvrant des motifs traditionnels. Il est vrai que ses "créations" sont très belles. Elle participe à des expositions dans tout le pays et parfois, à l’étranger; mais son mari, le prêtre, barbiche grisonnante, semble accablé: est-ce le poids de la calomnie? Pendant longtemps, l’église catholique les a accusés de collaborer avec le régime, "les catholiques accusent beaucoup" dit-il d’un air triste. Dans cette région, il y a une forte minorité gréco-catholique qui ne se distingue ni par ses monuments ni par sa liturgie, seulement par sa soumission à Rome. Les orthodoxes, eux, ouvrent les bras à tous, répète-t-il en français, d’un air las et triste. Son épouse se défend des accusations du Guide avec sérénité, elle les explique par les rancoeurs d’un accompagnateur français à qui on ne consentait pas les rabais qu’il exigeait. Par certaines jalousies, aussi: dans ce petit village, deux associations sont en compétition... "c’est sain, c’est un facteur de progrès!", nous dit Georg Lurca, principal animateur de l’association rivale. Les logos sur les maisons sont rouges et verts ou jaunes et noirs, selon que le propriétaire appartient à l’une ou l’autre; il y a les artisans, il y a les chambres d’hôtes et il y a ceux que cette économie-là a laissés et laissera sur la touche, paysans qui triment, qui boivent, qui s’enfoncent dans la misère. Mais c’est cette commuanuté qui, de 1970 à 1985, s’est reconstruit, sans aucune aide extérieure et de ses propres deniers, une église toute neuve, en pierres de taille avec le toit en métal argenté. Prenant le parti des calomniés, Lella achète des tissus à "la femme du pope". En ce lundi 14 août, vingt-neuvième anniversaire de notre mariage mais veille de la grande fête de la Domna, on se dirige vers le monastère de Moisei, vers lequel affluent des processions de tous les environs: en tête des groupes, marchent des fillettes, tout de blanc et de dentelles vêtues, cheveux ornés de coiffes virginales. Elles portent des cadres à l’effigie de la Vierge, des couronnes et les garçons, moins nombreux mais eux aussi vêtus de blouses blanches parfois serrées à la taille par du cuir somptueusement ouvragé, brandissent les bannières aux images tissées de façon naïve et mièvre. Les paysannes plus âgées se tiennent bras-dessus, bras-dessous, les hommes portent des sacs avec des victuailles et des couvertures pour la nuit car ils ont marché depuis le village, situé à vingt ou trente kilomètres et ils passeront la nuit à chanter et prier autour du monastère. Les adultes font montre de sérieux et de ferveur, pour les jeunes, c’est la fête, on rit, on marche, on sue, on crie; des fillettes portent des petits sacs à dos à la mode, avec des slogans, anglais, par-dessus le costume traditionnel. Deux gamines épuisées et une paysanne âgée à l’arrière de notre Ford en plus de nos bagages, ça fait lourd et notre voiture heurte le chemin caillouteux, qui n’en finit pas de monter vers le monastère, on s’angoisse jusqu’à ce qu’un policier nous stoppe, à 300 mètres du lieu saint, au grand désespoir de nos passagères. Dans tous les villages, seule la route principale est recouverte d’asphalte, les transversales sont de terre et parsemées de grosses pierres. La Roumanie nous fait vivre dans la nostalgie d’un autre âge, aux dimensions et aux rythmes plus humains, aux valeurs moins chancelantes mais eux, hormis quelques fondamentalistes comme il semble en exister dans les Maramures et qui, à la manière des Amiches, refusent délibérément le progrès, eux n’aspirent qu’à vivre comme nous, comme les plus fous d’entre nous! On s’arrête dormir à Borsa, ville poussièreuse au pied des monts Rodna ; le contraste est saisissant entre la beauté du massif environnant et l’aspect pollué du bourg. Mais l’hôtel **, "La Perle des Maramures", est une magnifique et intelligente construction de bois: l’agrandissement du chalet initial fut progressif et semble ne pas devoir connaître de limites tant les artisans d’ici furent et demeurent habiles en menuiserie. En témoigne aussi la petite église du XVIII ème, bien conservée et dont la femme du pope nous ouvre les portes malgré l’heure tardive: elle aussi, comme sa consoeur de Botiza, propose à la vente des tissus traditionnels, c’est sa maman qui les tisse! Parlant peu le français, elle n’en est pas moins excellent vendeuse. Mais l’économie d’ici a surtout
été dopée par l’émigration en Italie: le nombre
considérable de belles voitures (Audi, Mercédès, BMW
etc.) immatriculées dans la région de Bergamo ou Milano nous
a intrigué. On a demandé le pourquoi de la chose à
un habitant: oui, il y a une filière qui permet aux jeunes gens
d’aller travailler là-bas où ils effectuent toutes sortes
de petits boulots légaux, y compris du ménage, et ils reviennent
au pays où le salaire italien leur permet d’embellir la maison familiale
et surtout, de rouler dans des voitures inaccessibles à leurs compatriotes.
DÉCHANTER Le monastère de Moldovita, en Bucovine, ne nous a pas donné les émotions attendues... overdose peut-être d’esprits trop tendus vers le nouveau, le beau, spleen de touriste… La mère supérieure roule dans une belle Mercédès toute neuve et toute blanche mais l’intensité de la vie spirituelle du lieu n’en existe pas moins, manifeste dans le dialogue avec une jeune novice, préposée à l’accueil et s’acquittant joyeusement de ses tâches. On est hébergé chez Viorica Semeniuc, dans des conditions très rustiques, pas de salle de bains, cabinet-cabanon de bois dans la cour (odeurs infectes!) mais les chambres sont décorées avec goût. En accueillant des touristes et en vendant les oeufs qu’elle peint (avec l’habileté que lui lègue l’authentique tradition familiale mais aussi avec une grande sensibilité artistique), elle gagne en une saison ce qu’elle peinait à obtenir en une année à l’usine. Elle ne veut pas y retourner. C’est difficile, son mari a été licencié de la scierie et il guide des groupes dans les montagnes environnantes. Cet hiver, ils auront de quoi installer des sanitaires. Une famille française d’Orléans cohabite avec nous; ce sont des gens chaleureux et ouverts, venus visiter la Roumanie après avoir vu des photos et écouté d’autres français qui passent leurs vacances ici depuis dix ans. Disent que le tourisme va se développer à partir du bouche à oreille: un dépaysement, un autre mode de vie, une forme de solidarité à portée même de citoyens aux revenus modestes, du tourisme non plus pour s’enrichir mais pour enrichir autrui... Ce matin, au marché de Campulung, j’ai vu un gitan, décharné et visiblement débile, peut-être saoul, se faire malmener par un riche commerçant roumain à la solide carrure; sa rage impuissante, ses poings serrés sur la crasse de son pantalon, le flot coléreux des paroles de celle qui pouvait être sa mère, ont suscité en moi un mélange de révolte et de compassion... ...difficile d’oublier cette scène...et ma propre lâcheté (voyeur moral, pourquoi me suis-je contenté de regarder, de noter l’un et l’autre?) … autre scène, autre genre, l’irruption soudaine et de plus en plus comique, dans notre chambre, d’un drôle de personnage: un vieillard, à la peau tannée, habillé à la façon des chasseurs d’opérette dans les films de "Sissi", a tenté de sa voix éraillée, presque éteinte, de nous faire comprendre le pourquoi de sa venue. Il répétait, à la façon de certaines personnes parfois moins âgées, exactement les mêmes propos, sans en rien changer ni ralentir son débit comme si la barrière linguistique allait forcément céder sous ces efforts, ces poussées identiques; au bout d’un moment, paraissant surpris de son échec, il s’est mis à faire des gestes de perplexité maligne, incriminant une certaine complicité de notre part dans cette inadmissible incompréhension! - dans la plupart des hôtels et des maisons, pas de volets et des rideaux transparents: le jour pénètre vite dans les chambres...étonnant dans un pays où l’on imaginerait que la tyrannie successive des régimes suscita un besoin de se calfeutrer dans l’intimité? - dans le couvent de Moldovita, la plupart des moniales paraissent épanouies et radieuses mais dans celui de Sucevita, pourtant beaucoup plus beau, aux fresques magnifiques sur les murs extérieurs, elles ne sourient presque jamais ; semblent fermées. Les jupes-tabliers que leur pudeur et leur règle imposent aux touristes-mâles, donnent à ceux-ci un air embarrassé vraiment cocasse. Pause... Début de bilan, plus envie de poursuivre ce journal au sens strict puisque chaque jour, j’ai écrit sans déroger une seule fois et je continue aujourd’hui 18 août à relever ce qui m’a paru déterminant dans la journée d’hier... je me demande pourquoi le Ministère des Affaires Étrangères nous permet d’effectuer ce type de voyages: je n’en rapporte guère d’éléments qui ne figurent dans des sources à portée de tout fonctionnaire...en quoi le regard d’un écrivain les intéresse-t-il? Ne s’agirait-il pas plutôt d’une forme de propagande indirecte, de démonstration de force: la France aurait les moyens de s’offrir une espèce assez loufoque mais habile à l’ostentation, d’ambassadeurs…était-ce, en des temps pas si lointains, une façon pour le Quai d’Orsay de recruter d’honorables correspondants?! Ou bien encore et plus noblement, s’agit-il pour la République, de contribuer à la formation, à l’apprentissage de ses écrivains, de voir leurs oeuvres à la fois enrichies au contact de l’altérité et ainsi capables de mieux "passer" à l’étranger? Malaise: impression que nos "lumières" s’exténuent... On a eu très peur d’avoir esquinté sérieusement le pneu avant-gauche de la voiture, Lella craignant même un éclatement de la chambre à air... il faut dire que certaines routes sont défoncées à un point inimaginable pour un européen de l’Ouest, on y slalome lentement entre d’énormes nids de poules. Et il n’est pas rare qu’à la descente d’un col, la route soit effondrée sur plusieurs dizaines de mètres entre deux lacets. C’est l’expérience moderne de la peur en voyage: la peur de l’accident, c’est davantage la peur de l’arrêt et des dépenses impliqués qu’une réelle peur physique. Mesquines peurs modernes, d’autant plus redoutables que mesquines: Kierkegaard l’avait déjà bien compris, lui qui célébra "le héros du quotidien"... et la façon de les conjurer, pour moi du moins, moins efficace que l’ancestrale prière, c’est le recours don quichottesque aux rêves du livre… L’aîné de la famille française qui séjourne avec nous à Moldovita, a des problèmes d’écriture: étudiant en Histoire, Joachim panique au moment de l’achèvement de la rédaction de son mémoire, d’autant qu’une prof l’a rudement tancé pour ses faiblesses ; il doute de ses capacités d’analyse, il s’impuissante, je compatis...son plus jeune neveu porte le second prénom de Palamède, hommage de son père, oncle donc de Joachim, à la Recherche de Proust : dans cette famille, les rêves des adultes autour de l’écriture, semblent peser sur l’âme des enfants. Jack (ainsi nommé, souvent ironiquement, par son neveu, sa femme et ses enfants) me donne un document comparatif intéressant sur les situations respectives de la France et de la Roumanie: je retiens que les denrées alimentaires de base sont 8 fois plus chères pour un salaire moyen dans ce dernier pays et que l’espérance de vie moyenne y est inférieure de 9 ans à celle de la France. Le rapporteur relève une aberration que je ne trouve pas vraiment étonnante: alors que le pays produit en quantité du tournesol, que la main d’oeuvre nécessaire n’est pas chère ni le transport, la bouteille d’huile en magasin, est aussi chère qu’un produit occidental du même type! Dans la région des monastères, des enfants de dix à douze ans sont envoyés par leurs parents, en raccoleurs de touristes pour proposer à ceux-ci des chambres pas chères, que les moniales déconseillent; d’autres vendent des mûres ou des framboises au bord de la route. Les oeufs que peint Viorica, (on en achète
trois) sont fragiles et requièrent une extrême minutie, celle-là
même dont j’ai besoin pour m’arracher aux clichés du tourisme
ordinaire, à la condescendance du riche vis à vis du pauvre,
à l’impuissance paralysante...
PHOTOGRAPHIER Jeudi 17 août, on a visité le monastère d’Humorolui (que certaines nonnes sont charmantes ! J’aimerais passer une nuit dans l’un de ces lieux, non pas avec des intentions dépravées, non, juste pour les entendre parler de leur foi !!) et celui du Voronets, considéré comme la perle de l’archipel monastique, la Sixtine de l’Orient etc.. À Guru, on s’est arrêté acheter des timbres, un peu gênés de dépenser pour ça le quart du salaire moyen, sous le regard ahuri des autochtones. Des dizaines de tapis au bord de l’eau, le long de la voie ferrée, des lavandières, scène insolite…on se demande dans quelle mesure on a le droit de faire certaines photographies... problème éthique classique... on demande toujours l’autorisation, bien sûr mais certaines demandes pouvant donner lieu à des malentendus ou choquer, on s’abstient de les faire (un type à cheval, tronçonneuse sur l’épaule)... il y a une jeune femme avenante, qui semble surveiller les enfants pendant que ses amies battent et lavent: oui, on peut prendre la photo. Et le dialogue s’engage en anglais: ancienne championne olympique d’aviron, elle fit partie des privilégiés du régime, casée dans l’administration militaire puis maintenant, jeune retraitée. Le maire de cette ville, dit-elle, est dynamique, on a même un café Internet et en même temps, c’est la campagne, on y vit mieux qu’en ville. Deux fois par an, à la belle saison, elles viennent laver les tapis dans la rivière mais maintenant, les écologistes voudraient les en empêcher. Elle ne parle pas de partir, elle pense que la situation serait meilleure si " les gitans ne posaient pas autant de problèmes ", elle dit ça en continuant à sourire, on se quitte. Il y a beaucoup d’intellectuels d’Europe de l’Est dans notre hôtel: - un Ukrainien qui vit en Pologne, parle très bien anglais, russe et allemand. Il ressemble à ces patriarches aux cheveux tout blancs que l’on voit souvent dans les westerns de série; ils tiennent un ranch, un troupeau et une bande de garçons bien en main, dispensant à tous de sages conseils… Sur la question de la minorité hongroise de Transsylvanie, il me dit que les deux parties, si on les écoute attentivement, ont raison ! Et voilà pourquoi le conflit est inévitable… - Alexandru, un prof de maths roumain et rougeaud, riant, rigolant, s’esclaffant sans cesse et sans cesse hilare, à propos de ses mots ou de ceux des autres si bien qu’il met tout le monde mal à l’aise et surtout son épouse, si discrète. Et d’autres encore, plus familiers, très semblables à nous: gens-intelligents-gens-gentils, pas trop déjàntés! C’est un jour où, en fait, il ne s’est presque rien passé mais...que signifient ces sortes de trous, trous blancs troublants dans les journaux tenus par les écrivains? Impuissance –pas sage et passagère- à voir? Inertie de la pensée sur fond de " vie " trop vide ou trop pleine ? En Roumanie, on voit encore d’immenses
étendues sans un seul panneau publicitaire, des enfants qui font
bonjour en souriant aux voitures qui passent, d’innombrables clôtures
en bois, des villages où tout le monde salue tout le monde, des
baraques où l’on vend de la limonade, des lavandières, des
cavaliers qui montent à cru, des forêts dans lesquelles on
peut croire et des chemins qui ressemblent aux tout premiers chemins.
DONNER? Vendredi 18 août, longue et pénible route, (tronçons de 30 kms complètement défoncés) pour ramener la voiture de Moldovita à Sibiu, on passe par une route que nous ont conseillée des Roumains, des intellectuels clients de l’Hôtel "Villa Lulu", (bonne ambiance, bons rapports qualité/prix) : on n’est pas aussi impressionnés qu’eux par le défilé de Bicaz ( Gâtul ladului = "Gorges du Diable") qui se trouve après le barrage. Certes, la roche est haute mais le lac aux troncs calcinés de Lacu Rosu, qui résulte d’un effondrement de terrain datant d’à peine plus d’un siècle, a quelque chose d’une vision très insolite, archaïque et moderne, lugubre et risible, étrange, fascinante et donc…complètement roumaine! Chaleur écrasante, soif, fatigue, on finit par ne plus prendre tous les auto-stoppeurs, on comprend les automobilistes qui, pafois, ne s’arrêtent pas, ne s’arrêtent plus alors qu’ils ont de la place. Sigishoara est une merveille de cité médiévale en plein développement... signalétique correcte, café-restaurant luxueux, belle tour à l’horloge et surtout, un passage, escalier couvert tout en bois qui protégeait les écoliers sur leur chemin depuis l’ancienne ville basse. Il y a en Roumanie, ce genre de beauté qui attire le touriste même peu cultivé, mais il y a aussi, tout au long de la route, des usines en perdition qui sont des monuments indescriptibles, des sculptures infernales, des épaves de cauchemar échouées en plein champ: assemblage incompréhensible de canaux métalliques et de cheminées vrillées, entassement de blocs de béton, masses de métal assourdi ou de ciment, ils évoquent un châtiment qui dépasserait en cruauté et en absurdité, l’imagination des prophètes; parfois, des camions se dirigent encore vers ces lieux ou en sortent mystérieusement tandis que tout alentour semble mort depuis longtemps. Comme on l’avait prévu, (c’est assez rare, en Roumanie, de pouvoir se conformer à un plan dessiné à l’avance), on arrive assez tôt pour dormir à Soars, c’est la septième famille roumaine dans la maison de qui on est accueillis: village saxon, au front solidaire indissociable, couple de personnes âgées, ferme encore active (volailles, porc), heureux de nous recevoir...la Madone est au-dessous de la photo de la petite fille, Lella dit qu’elle la soutient, grands tableaux de paysages montagneux, colorés d’un goût très kitsch, ce serait un salon de campagne assez banal s’il n’y avait le poêle en briques de faïence. Leur maison, bien collée aux autres de façon défensive comme dans tous les villages saxons, comporte un beau portail peint en vert et une arrière cour, nettement séparée, où vivent les animaux ; elle a été restaurée en 1965, c’est gravé sur le mur extérieur et pourtant plusieurs lézardes importantes, menacent la construction et en avèrent la rusticité; des maisons voisines étant victimes de semblables dégâts, on en demande la raison au propriétaire: les tanks de l’armée sont passés ici, explique-t-il avec cette résignation amère et presque amusée qu’on observe souvent chez nos interlocuteurs. Cette fois, ce n’est pas l’instituteur comme à Leud mais un prof d’histoire qui tâche de préserver son village et d’arrondir ses revenus en faisant du tourisme agraire associatif: les intellectuels, semble-t-il, continuent de diriger le pays, à leur façon... Lors de l’un de nos derniers arrêts,
juste avant d’emprunter la petite route qui mène à Soars
par Dacia, j’ai refusé assez durement de donner de l’argent à
un mendiant, un vieux plutôt hargneux, à l’insistance pénible...
mais… culpabilité: je m’étais juré de toujours donner,
même très peu, à chacun de ceux qui nous solliciteraient
afin d’éviter de m’ériger en juge (de récompenser
mieux les meilleurs mendiants!!! ou, ce qui est pire encore, de " démasquer
" les faux)… mais, déjà à Sibiu, face à l’incessant
assaut des enfants gitans, j’avais craqué une première fois…
et je m’étais souvenu de ce passage du Journal de Gombrowicz
où celui-ci sauve un scarabé dont le ventre est en train
de griller au soleil, puis un autre, puis beaucoup d’autres jusqu’à
ce que la terrible question du nombre et de la lassitude, vienne enrayer
l’élan de sa compassion.
PAYER Samedi 19 août, on dit adieu à nos sympathiques hôtes de Soars (elle, une maîtresse femme qui veut tout maîtriser et houspille son mari sans arrêt) et au prof d’histoire, affable et intelligent mais... amnésique, on s’en est vite aperçu bien qu’on ait passé peu de temps avec lui. Il va prendre sa retraite bientôt, est salué par chaque paysan comme un parrain sicilien, sillonne son village à bicyclette, ce village qu’il a quasiment sauvé - il suffit de voir l’état de déliquescence des autres alentour, pour le comprendre. Il est très actif, il tente de cacher le mal dont il souffre. Domn Patrici, comme on l’appelle ici,oublie tout, même ce qu’il a appris il y a très longtemps. Domn Patrici sait que l’histoire n’a rien d’une discipline scientifique, il se dit partial, "subjectif" et ne pense plus qu’à l’avenir. Au loin, on voit luire les masses bleutées
des plus hauts sommets des Carpates.
Mais je ne profite pas vraiment de ce moment, suis encore secoué par la brutalité commerciale de la dame de l’agence Toro: parce que j’avais légèrement frotté le pare-chocs de la Ford qu’on lui avait louée, contre la barrière peinte de nos hôtes de Soars, elle a gardé pour elle une part importante de la caution qu’on lui avait versée. Oscillation entre agressivité à son égard et culpabilité, sentiment de disqualification irrémédiable, remontée d’enfance amère. Aucun souvenir ni de l’époque ni de l’origine de ce moulin. Sortie du Muzeul, promenade. Une jeune fille, une glace en cornet dans une main, fouille son porte-monnaie de l’autre pour donner de l’argent à un gamin d’une dizaine d’années ; elle est sur le point d’y arriver lorsqu’une pièce tombe sur le boulevard asphalté en même temps que la toalité de sa belle glace colorée. Elle donne l’argent et s’en va vite, confuse. Elle ne voit pas le petit gitan ramasser à pleines mains le contenu répandu de la glace, se diriger vers la poubelle comme s’il allait l’y jeter puis ingurgiter la glace, à pleine bouche, après s’être vite assuré que personne ne le voyait faire. Un train bleu clair, couleur de tous les trains en Roumanie, hormis les trains de marchandises et quelques wagons rouges pour rompre la monotonie, à la peinture écaillée et à l’intérieur très vétuste, est immobilisé en pleine campagne, sous un soleil terrifiant, peu après son départ de Sibiu, à 14h. 32. On voulait se rendre à Cozia et l’on avait choisi l’"accelerate" qui, contrairement au "personnal", ne s’arrête pas à toutes les gares et arrive plus vite à destination. Les Roumains sont d’une patience infinie, ils sourient de l’incident... les transports en commun sont sinistrés dans ce pays: on a repéré un tronçon de 60 kms que le train parcourt, hors incident, en 6heures 20 minutes exactement! On a pris des billets de première et l’on a bien fait, non que le confort soit un tant soit peu différent mais on bénéficie d’un compartiment pour nous seuls... un vieux clochard (archétypal, barbe blanche, ressemblant à s’y méprendre à un clochard parisien) ne cesse de se faire chasser du train et d’y remonter... l’arrêt se prolongeant (la loco est en panne, il faudra la changer!), Lella descend et fait la connaissance de Diana, une charmante jeune roumaine à l’accent québecquois: ses parents ont émigré à Montréal il y a une douzaine d’années, alors que ce pays manquait de pharmaciens. Sa mère avait des diplômes reconnus et a pu être embauchée mais son père, sans qualification correspondant aux besoins du pays, n’a pu trouver qu’un poste de veilleur de nuit. Elle essaie d’expliquer à ses jeunes parents ou amis roumains, certains leurres de l’émigration. Et de leur montrer les avantages qu’ils ont dans leur pays: une certaine convivialité bucolique, mise à mal par l’urbanisation occidentale . Elle leur parle du stress, de la course démente à l’argent mais elle a conscience de discourir en vain... les alouettes n’ont pas d’oreilles... Elle prépare, à l’Université de Montréal, un mémoire d’anthropologie sur la question de la minorité hongroise, minorité qu’elle qualifie de prestigieuse comme la minorité anglo-saxonne au Québec. Parce que plus fortunée, mieux considérée. Diana va s’intéresser tout particulièrement aux mariages mixtes. Elle a un joli teint halé et des cheveux très noirs qui lui valent parfois des contrôles supplémentaires aux frontières. Gracieuse et intelligente, elle aura une approche siffisamment distanciée de l’épineuse question, mais pleine de compréhension aussi pour ses ex-compatriotes. On échange nos e.mails. Arrivés en gare de Calmanesti (ce qui fut peut-être une belle fontaine, un havre de fraîcheur en face de la salle d’attente, semble à sec depuis longtemps) on attendra trois bons quart d’heure un autocar bien vétuste et poussif, si bien qu’il nous aura fallu presque cinq heures pour parcourir, par transport en commun, le trajet qui sépare Sibiu de Cozia, soit...80 kms! On a, plus ou moins volontairement, très mal mangé tout au long de cette journée et, en début de soirée, d’un geste aussi malencontreux que maladroit, j’ai trouvé le moyen d’asperger ma chemise (si soigneusement savonnée à la "Villa Lulu") de soda orange. Comme partout, tout au long de ce séjour,
on est accueillis comme des français d’abord, c’est à dire,
des gens enviables, riches, citoyens d’une puissance supérieure,
digne d’admiration... et l’on se rend compte qu’un premier sentiment de
malentendu passé, on pourrait avoir tendance à en profiter.
BAROUDER Dimanche 20 août, journée de repos à Cozia: on dort ce soir, pour la seconde nuit consécutive, dans le bâtiment patriarchal où Micky et Sorin viendront nous rejoindre. On devrait se reposer mais on a la bougeotte... est-on heureux, vraiment, si l’on ne parvient pas à "garder la chambre" (Pascal)? On va gagner à pied un monastère, celui de Turnul, puis un autre, situé encore plus haut, celui de Stilmisoara: je fais remarquer à Lella que le mot de moulin, en roumain, y est anagrammatiquement contenu! "Ah des français, ça fait plaisir, c’est pas souvent...!" Le compatriote qui nous interpelle ainsi, vêtu d’un short et d’un tee-shirt, porte un très bel appareil photo avec télé-objectif et ressemble à un touriste moyen. Petit, chauve, quadragénaire, la dentition supérieure proéminente, il vient du Havre mais travaille à Pitesti depuis trois mois, pour le compte de Renault et va rester cinq ans ici. Il est un peu amer, au bord du découragement: pour lui, c’est la corruption qui gangrène ce pays à tous les niveaux, (propos également tenus par un autostoppeur, chauffeur professionnel, s’exprimant assez bien en français). Les anciens dirigeants sont toujours au pouvoir et s’en mettent plein les poches: il faudrait que des jeunes remplacent tous les gens qui ont plus de soixante ans... " depuis que je suis ici, on a déjà viré cinq directeurs... Avec moi, ils ont tout essayé, l’argent bien sûr mais aussi, les filles. J’ai vu de superbes nanas venir s’assoir à ma table mais je sais bien pourquoi... en France, même les moches, elles viennent pas!" Il résiste, avec une morale de fer, y compris aux policiers de la route qui l’arrêtent systématiquement pour obtenir de l’argent, tandis que les autres français se débarrassent d’eux en leur donnant un bakchiche. Lui, un baroudeur, veut contribuer à briser ce système... "ça a fini par marcher en Turquie, ça marchera ici aussi, ça prendra peut-être des années mais on fera tourner des usines dont le but est vraiment de fabriquer des voitures et non plus d’alimenter les réseaux de corruption! " On grimpe, le sentier est heureusement ombragé et la forêt pleine de feuillus magnifiques, comme on n’en voit plus en France, arbres au fût très haut, lisse et sain. Pause à une croisée de sentiers où il y a une croix de pierre et un cabanon de bois aménagé en chapelle. L’un des murs supporte des images pieuses assez moches et l’iconostase la plus rustique du monde barre l’accès du plus petit sanctuaire imaginable. Un jeune couple s’arrête là et l’on sympathise: médecins tous les deux, ils se disent néanmoins pauvres ici mais ont réussi à s’offrir des vacances en France et projettent l’ascension du Mont Blanc. Ne tiennent pas vraiment à émigrer: hormis les USA, aucun pays ne leur donnerait d’habilitation dans de bonnes conditions. Ce serait régresser... aussi, le jeune homme s’est-il investi dans la vie politique: "ça nous coûte beaucoup d’argent!", dit-elle en riant. Il milite au Parti Libéral et si son leader est élu président, au mois de novembre, ils resteront ici. Il aura peut-être même un poste de conseiller! Nouvelles angoisses la veille de notre départ: la Dacia de Stefan, ramenée par Sorin pour nous conduire à Bucarest, perd de l’essence! Un mécano, résident comme nous du bâtiment patriarchal, vient à notre secours. Gailllard presque obèse et bourru, comme il y en a beaucoup ici, il examine le moteur, cigarette allumée à la main. Dit que ce n’est rien, "c’est parce que la voiture a été longtemps garée dans la pente, l’essence est passée dans la pompe mais regardez maintenant, ça ne coule plus!". Fin de l’astreinte du journal au jour par jour… parjure… Le voyage de Cozia à l’aéroport se passe finalement sans encombres même s’il est long: étant partis à 7H du matin, on arrive à midi après une pause au Monastère de Curta de Arges… Départ de Bucuresti, à 16h. 10… la décoration de l’aéroport, comme celle des banques, est en rapport avec la climatisation, ambiance occidentale. Une équipe de cinq jeunes ouvriers rénovait une façade de grands carreaux clairs, juste à côté de l’endroit où l’on fait la queue, mais maintenant, ils nous regardent partir: ils n’ont pas le choix, une hôtesse venant de les prier vertement d’arrêter de faire du bruit pendant toute la procèdure d’embarquement. Il sont un peu plus bronzés que la plupart des roumains et portent des badges avec leur identité. Assis, désoeuvrés, tristes, ils ne donnent pas l’impression de se reposer et ce qui les atteint semble bien pire que l’ennui. Je n’arrive pas à croiser leur regard ni à échanger le moindre sourire. Arrivée à Nice à minuit et demi, avec plus de trois heures sur l’horaire prévu à cause…de la Swissair! J’écorne la page 194 des Frères Karamazov et commence un poème intitulé Bahia Mare. Sorin a téléphoné
pour nous remercier: notre "invitation" pour le visa de sa mère
lui est bien parvenue, en même temps que nos photos ; il rit.
Journaux de voyage @ cercamon |